Le Goût Amer des Roses Volées

Chapter 1 — Le Goût Amer des Roses Volées

Le parfum enivrant des roses grimpantes flottait dans l'air tiède, un contraste ironique avec l'orage qui grondait dans mon cœur. Un mariage. Le sien. Pas le mien.

Je m'appelle Agathe Maillard, et jusqu'à hier, ma vie était un tableau impressionniste de couleurs pastel, peint dans le cadre idyllique de la Côte d'Azur. Aujourd'hui, il ressemble plus à un monochrome expressionniste, déchiqueté et sombre. La raison ? Adrien de Thierry. Mon amour interdit.

Adrien est le fils aîné de la famille de Thierry, propriétaire du plus grand vignoble de la région, le Domaine des Étoiles. Un héritier, un prince, un homme promis à un avenir brillant… et à une autre femme.

Notre histoire a commencé comme une brise légère, un simple flirt d'été entre une jeune fille rêveuse et un garçon aux yeux rieurs. J'avais seize ans, lui dix-sept. Nous nous sommes rencontrés lors de la fête de la vendange, mes parents travaillant alors comme saisonniers au domaine. Nos regards se sont croisés au milieu des rires et des chants, et dans cet instant, le monde s'est arrêté. Un instant volé, une promesse silencieuse.

L'été suivant, la brise s'est transformée en un vent impétueux. Nos rendez-vous secrets dans les champs de lavande, nos baisers volés sous le clair de lune, nos rêves partagés dans le grenier poussiéreux de la vieille ferme. Adrien me lisait des poèmes de Baudelaire, sa voix grave résonnant dans l'obscurité. Je lui racontais mes ambitions d'ouvrir une petite librairie dans le village, un sanctuaire pour les amoureux des mots.

Mais l'automne est arrivé, inexorable. Les vendanges se sont terminées, mes parents sont partis, et Adrien a été envoyé à Paris pour ses études. Nous nous sommes promis de nous retrouver, de nous battre pour notre amour. Des lettres passionnées ont traversé la France, puis des appels téléphoniques furtifs, des week-ends volés à Paris. Mais la distance, les obligations familiales, et surtout, la pression sociale, ont commencé à ronger notre relation comme la rouille sur le fer.

Il y a deux ans, Adrien est revenu sur la Côte d'Azur, transformé. Plus sombre, plus distant, plus…de Thierry. Il avait accepté son destin, son rôle dans l'entreprise familiale, et, apparemment, son futur mariage.

La mariée, Faustine Maillard (aucun lien de parenté, heureusement), est la fille d'un riche industriel parisien. Un mariage de raison, un accord commercial déguisé en romance. Tout ce que je déteste.

Et pourtant, je suis là, debout au bord de la piscine du Domaine des Étoiles, un verre de champagne à la main, observant les invités parader dans leurs robes de créateurs et leurs costumes sur mesure. Je suis la fille de l'intendante, une ombre discrète dans le décor somptueux. Une erreur, une relique d'un passé qu'Adrien essaie désespérément d'oublier.

J'ai aperçu Adrien plus tôt, lors de la cérémonie civile à la mairie du village. Il était beau, incroyablement beau, dans son costume bleu marine. Mais son regard était vide, absent. Un regard qui ne m'a pas vu, ou qui a feint de ne pas me voir. Ça m’a brisé le cœur en mille morceaux.

Faustine, elle, rayonnait. Une beauté froide et sophistiquée, un sourire parfait, une assurance inébranlable. Elle est tout ce que je ne suis pas, tout ce qu'Adrien est censé vouloir.

« Agathe ? »

Une voix familière me tire de mes sombres pensées. Je me retourne et vois Sophie, ma meilleure amie, qui travaille également au domaine. Ses yeux noisette sont remplis d'inquiétude.

« Tu devrais être à l'intérieur, il commence à faire froid, » dit-elle, en me tendant un châle en cachemire.

« Je vais bien, » je mens, en acceptant le châle. « J'avais juste besoin d'un peu d'air. »

« Tu ne peux pas continuer à te torturer comme ça, » murmure Sophie, en baissant la voix. « Le voir se marier… c'est trop pour toi. »

« Je sais, » je réponds, les larmes me montant aux yeux. « Mais je ne peux pas partir. Pas encore. »

Soudain, une silhouette se détache de la foule et se dirige vers nous. C'est Adrien. Mon cœur se met à battre la chamade. Il est encore plus beau de près, ses yeux bleus pétillant malgré l'expression grave de son visage.

Il s'arrête devant nous, hésitant un instant, puis pose son regard sur moi. Un regard intense, brûlant, un regard qui me dit tout ce que ses mots ne peuvent pas.

« Agathe, » dit-il, sa voix rauque, à peine audible au-dessus du brouhaha de la fête. « Pourrais-je te parler… en privé ? »

Je jette un coup d'œil à Sophie, qui me lance un regard interrogateur. Je hoche légèrement la tête, et elle s'éloigne discrètement.

Adrien me prend doucement le bras et me conduit vers le bosquet de roses, à l'abri des regards indiscrets. Le parfum des roses est encore plus intense ici, presque suffocant.

« Qu'est-ce que tu fais ici, Agathe ? » demande-t-il, sa voix pleine de reproches.

« Je… Je voulais juste te voir, » je murmure, honteuse.

Il soupire, passant une main dans ses cheveux. « Tu sais que c'est une erreur. Que ça ne peut pas marcher. »

« Je sais, » je réponds, les larmes coulant sur mes joues. « Mais je ne peux pas t'oublier, Adrien. Je ne peux pas. »

Il s'approche de moi, son visage tout près du mien. Je peux sentir son souffle chaud sur ma peau, le parfum enivrant de son eau de Cologne. Je ferme les yeux, attendant son baiser.

Mais au lieu de cela, il recule brusquement.

« Tu dois partir, Agathe, » dit-il, sa voix froide et déterminée. « Tu dois m'oublier. »

Et avant que je puisse répondre, il se retourne et disparaît dans la foule. Me laissant seule, au milieu des roses, le cœur brisé.

Je reste là, pétrifiée, les larmes coulant sans fin. Comment a-t-il pu être si cruel ? Comment a-t-il pu me dire ces mots, après tout ce que nous avons partagé ?

Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Un bruissement de feuilles, un pas feutré. Je me retourne, prête à affronter qui que ce soit. Et là, dans l'ombre des roses, je vois Faustine. Ses yeux sont glacials, son visage déformé par la rage.

« Alors, c'est donc toi, » dit-elle, sa voix venimeuse. « La petite paysanne qui ose encore rêver à mon mari. »

Elle s'approche de moi, lentement, dangereusement. Je sens la peur m'envahir, un froid glacial me parcourir le corps. Je sais que je suis en danger. Très grand danger.

« Tu vas me le payer, » murmure-t-elle, un sourire cruel se dessinant sur ses lèvres. « Tu vas regretter d'être née. » Et avant que je puisse réagir, elle lève la main… et tout devient noir.