Le Goût Amer des Baisers Volés
Chapter 1 — Le Goût Amer des Baisers Volés
Le champagne avait un goût de cendres sur mes lèvres. Un goût de mensonge. Un goût de lui. J'avais passé la soirée à l'éviter, à me fondre dans la foule scintillante du vernissage de la galerie d'art de mon père, mais il m'avait trouvée, comme il le faisait toujours. Patrice de Petit. Mon nemesis. Mon obsession.
La Galerie Lambert, habituellement un sanctuaire de calme et d'élégance discrète, était ce soir une ruche bourdonnante de personnalités influentes. Le Tout-Paris s'était donné rendez-vous pour admirer la dernière acquisition de mon père, une série de sculptures abstraites d'un artiste montant. Je détestais ces soirées. Détestais le vernis social, les sourires forcés, les conversations superficielles sur le cours de l'art contemporain. Et plus que tout, je détestais la présence d'Patrice.
Il était appuyé nonchalamment contre un pilier de marbre, un verre de champagne à la main, le regard balayant la pièce avec une arrogance tranquille qui me hérissait le poil. Son costume sombre, taillé sur mesure, soulignait ses épaules larges et sa silhouette athlétique. Ses cheveux noirs, impeccablement coiffés, contrastaient avec ses yeux d'un bleu glacial, un bleu qui semblait toujours me défier. Il était d'une beauté à couper le souffle, une beauté dangereuse et inaccessible. Une beauté qui me mettait en rage.
J'essayai de l'ignorer, de me concentrer sur la conversation insipide que je menais avec Madame Rivière, une collectionneuse d'art excentrique et terriblement bavarde. Elle disserte sur les mérites relatifs de l'art conceptuel, mais mes pensées étaient ailleurs, fixées sur la silhouette sombre qui se détachait de l'autre côté de la pièce. Je sentais son regard sur moi, un poids invisible qui me brûlait la peau.
«… et donc, ma chère Ophélie, je suis persuadée que cette œuvre prendra de la valeur avec le temps… » Madame Rivière continua son monologue, ignorant mon manque d'attention flagrant. Je hochai la tête distraitement, mes yeux toujours rivés sur Patrice. Il esquissa un sourire imperceptible, un sourire qui me donna envie de le gifler.
Notre histoire était compliquée, entrelacée de rivalité et de rancœur. Nos familles étaient des dynasties rivales dans le monde de l'art parisien. Les Lambert et les de Petit. Des ennemis jurés depuis des générations. Une vendetta familiale qui avait commencé on ne savait plus trop quand, alimentée par des scandales, des trahisons et une concurrence acharnée. Nous étions, par conséquent, voués à nous détester. Et pourtant…
Il y avait toujours eu quelque chose d'autre entre nous, une tension palpable, une étincelle de désir qui brûlait sous la surface de notre animosité. Des regards volés, des rencontres fortuites, des mots acérés qui cachaient une fascination mutuelle. C'était un jeu dangereux, un jeu auquel je savais que je ne devais pas jouer. Mais je n'avais jamais été très bonne à suivre les règles.
Finalement, je ne pus plus supporter la présence d'Patrice. Je me détachai poliment de Madame Rivière, prétextant un besoin urgent de rafraîchissement, et me dirigeai vers le bar. Je commandai un verre de vin blanc glacé, espérant que le froid engourdirait la rage qui bouillonnait en moi. Alors que je portais le verre à mes lèvres, une voix grave résonna derrière moi.
«Toujours en train de fuir, Ophélie?»
Je me retournai lentement, le cœur battant la chamade. Patrice était là, à quelques centimètres de moi, son regard perçant fixant le mien. L'odeur de son parfum, un mélange enivrant de bois de santal et d'épices, m'envahit, me privant de mon souffle. Je déglutis difficilement, essayant de rassembler mes esprits.
«Je ne fuis personne, Patrice», répondis-je, la voix tremblante malgré mes efforts pour la maîtriser. «Je prends simplement l'air.»
«Vraiment?», demanda-t-il, un sourire narquois étirant ses lèvres. «Ou essayez-vous d'échapper à l'inévitable?»
«Il n'y a rien d'inévitable entre nous», rétorquai-je, essayant de me dégager. Il me bloqua le passage, sa main se posant sur le bar, me piégeant contre lui. Son corps était si proche que je pouvais sentir la chaleur qu'il dégageait. Je fermai les yeux un instant, luttant contre le désir irrationnel de me blottir contre lui.
«Ne soyez pas si sûre de vous, Ophélie», murmura-t-il, sa voix rauque et basse. «Nous sommes liés, que vous le vouliez ou non.»
Je rouvris les yeux et le fixai avec défi. «Nous ne sommes liés par rien d'autre que la haine», dis-je, chaque mot chargé de venin.
«La haine est une émotion très puissante, Ophélie», répondit-il, son regard s'attardant sur mes lèvres. «Et parfois, la frontière entre la haine et l'amour est très mince.»
Il se pencha plus près, son souffle chaud caressant mon visage. Je sentais mon cœur s'emballer, mon corps réagissant malgré ma volonté. Je savais que je devais le repousser, que je devais mettre fin à cette mascarade avant qu'elle ne devienne incontrôlable. Mais je ne pouvais pas bouger. J'étais paralysée, captive de son regard hypnotique.
«Vous ne devriez pas jouer avec le feu, Patrice», murmurai-je, la voix à peine audible. «Vous pourriez vous brûler.»
«C'est un risque que je suis prêt à prendre», répondit-il, son pouce caressant doucement ma joue. «Surtout si c'est avec vous.»
Et avant que je puisse réagir, il se pencha et m'embrassa. Un baiser volé, un baiser interdit, un baiser qui avait le goût amer des cendres et le goût enivrant du péché. Ses lèvres étaient douces et fermes, et son baiser, au début une simple effleurement, devint rapidement plus intense, plus exigeant. Je fermai les yeux et me laissai emporter, cédant à la tentation que j'avais si longtemps combattue. C'était une folie, je le savais, mais à cet instant précis, rien d'autre ne comptait.
Le baiser dura une éternité, un instant suspendu dans le temps où le monde autour de nous s'estompait. Puis, soudain, une voix brisa la magie.
«Ophélie!», hurla mon père, sa voix tonnante résonnant à travers la pièce. «Que se passe-t-il ici?»
Patrice se recula immédiatement, un sourire satisfait sur les lèvres. Je me retournai vers mon père, le visage rouge de colère, et vis qu'il n'était pas seul. À ses côtés se tenait un homme que je n'avais jamais vu auparavant, un homme grand et imposant, avec des yeux sombres et perçants. Un homme qui ressemblait étrangement à Patrice.
«Père», dis-je, essayant de garder mon calme. «Ce n'est pas ce que vous croyez.»
Mon père ignora mes protestations et se tourna vers Patrice, le regard noir. «De Petit», grogna-t-il. «Que faites-vous ici? Je vous avais interdit de vous approcher de ma fille.»
«Je crois que votre fille et moi étions simplement en train de faire connaissance, Monsieur Lambert», répondit Patrice, le ton moqueur.
«Assez!», s'écria l'inconnu à côté de mon père, sa voix grave et autoritaire. «Patrice, rentre à la maison. Immédiatement.»
Patrice jeta un dernier regard à mon père, puis se tourna vers moi. «À bientôt, Ophélie», murmura-t-il, un sourire mystérieux illuminant son visage. «Je vous promets que ce n'est que le début.»
Et avec ces mots, il disparut dans la foule, laissant derrière lui un tourbillon de confusion et de désir. Je me tournai vers mon père, le cœur battant la chamade. «Qui était cet homme?», demandai-je, la voix tremblante.
Mon père me fixa avec un regard glacial. «C'était le père d'Patrice», répondit-il. «Et à partir de maintenant, Ophélie, tu ne dois plus jamais, jamais lui adresser la parole.» Il prit mon bras avec force. «Viens. Il faut que je te présente quelqu'un.» Il m'entraina vers un groupe de personnes que je ne connaissais pas. «Ophélie, voici monsieur et madame Lavigne, et leur fils, Philippe. Philippe est un brillant avocat…» Il continua, mais je n'écoutais plus. Avocat? Présentations? Qu'est-ce que ça voulait dire? Je sentais un froid glacial m'envahir. Mon père me mariait-il de force? Je fixai Patrice s'éloigner, une terreur glaciale s'emparant de moi. Qu'avais-je fait? Et surtout, que m'arriverait-il maintenant?