Le Baiser de l'Ombre

Chapter 1 — Le Baiser de l'Ombre

Le goût du sang était la seule chose que Céleste sentait. Le cuivre chaud lui envahissait la bouche, mélangé au parfum bon marché du rouge à lèvres à la cerise de la fille qu'elle venait de gifler. Pas une fille ordinaire, bien sûr. La maîtresse du parrain Dumas, en personne.

« Tu ne devrais pas être ici, Céleste. » La voix de son frère, Bastien, était un murmure rauque à son oreille, sa main serrant son bras assez fort pour laisser des marques. « Tu sais que le Vieux ne le permettra pas. »

Céleste se dégagea brutalement. La boîte de nuit, « Le Serpent Rouge », vibrait de basses profondes et de rires gras. L'odeur de cigarette et de parfum bon marché lui piquait les narines. Un endroit répugnant, mais nécessaire. Elle avait des informations à obtenir, et elle ne laisserait pas une petite garce à la langue bien pendue l'en empêcher.

« Le Vieux n'a pas à savoir, » rétorqua-t-elle, sa voix tranchante comme du verre brisé. Ses yeux, d'un bleu glacial, fixaient toujours la femme, maintenant en larmes, que deux gorilles emmenaient. « Il se cache dans son manoir, à boire du cognac hors de prix et à se lamenter sur sa gloire passée. Il ne voit rien. »

Bastien soupira, passant une main lasse dans ses cheveux noirs impeccables. Il était le parfait héritier, toujours obéissant, toujours prêt à plier l'échine devant leur père. Céleste, elle, était une épine dans le pied de la famille Dumas. Trop imprévisible, trop ambitieuse, trop… femme.

« Ne dis pas ça, Céleste. Tu sais que c'est faux. Il sait tout. »

« Alors il sait que les Mercier font bouger leurs pions, » siffla-t-elle. « Il sait qu'ils cherchent à prendre le contrôle du port. Il sait… et il ne fait rien. »

Le Serpent Rouge était l'un des nombreux établissements que la famille Dumas contrôlait à Marseille. Un empire bâti sur le sang, la violence et le silence. Son père, le Vieux, avait régné d'une main de fer pendant des décennies. Mais maintenant, il vieillissait, devenait faible, et les requins sentaient le sang dans l'eau. Les Mercier, leurs rivaux de toujours, attendaient leur heure pour frapper.

« On en a déjà parlé, Céleste. Ce n'est pas notre problème, » dit Bastien, son regard implorant. « Laisse-le gérer ça. Occupe-toi de tes affaires. »

Ses affaires ? Ses affaires consistaient à protéger ce qui appartenait à sa famille, même si son propre père semblait prêt à tout laisser s'effondrer. Elle ne pouvait pas rester les bras croisés à regarder les Mercier leur prendre tout ce pour quoi les Dumas s'étaient battus.

Elle se tourna vers Bastien, son visage dur comme la pierre. « Non. Je ne laisserai pas les Mercier nous humilier. Je vais trouver ce qu'ils préparent, et je vais les arrêter. Avec ou sans ton aide. »

Il secoua la tête, impuissant. Il savait que quand Céleste avait pris une décision, il était impossible de la faire changer d'avis. Elle était comme une tempête, implacable et destructrice.

« Fais attention, Céleste. Ce jeu est dangereux. »

« La vie est dangereuse, Bastien. » Elle lui sourit, un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « Surtout quand on s'appelle Dumas. »

Elle quitta la boîte de nuit, laissant Bastien seul dans la fumée et le chaos. L'air frais de la nuit marseillaise lui fouetta le visage, un contraste bienvenu après l'atmosphère étouffante du Serpent Rouge. Elle remonta le col de son manteau de cuir et se dirigea vers sa voiture, une Aston Martin noire garée à l'écart. Le moteur rugit quand elle tourna la clé, un son familier et réconfortant.

Elle avait un plan. Un plan risqué, audacieux, et potentiellement mortel. Mais elle n'avait pas le choix. Elle devait agir, avant qu'il ne soit trop tard.

Son premier arrêt : le Casino Royal. Un autre établissement Dumas, mais celui-ci, beaucoup plus élégant, beaucoup plus discret. C'était là que les riches et les puissants de Marseille venaient jouer et conclure des affaires. Et c'était là que Céleste allait commencer à gratter la surface pour découvrir ce que les Mercier tramaient.

En garant sa voiture devant l'entrée illuminée, elle remarqua une silhouette familière appuyée contre un lampadaire. Un homme grand, aux cheveux noirs et au regard sombre. Son garde du corps, Luca. Il la dévisagea sans émotion lorsqu'elle s'approcha. Il ne parlait jamais, il se contentait d'observer, de protéger. Une présence silencieuse et menaçante.

« Le Vieux t'a envoyé ? » demanda-t-elle, sans même prendre la peine de le saluer.

Luca hocha la tête.

« Il pense que j'ai besoin d'un baby-sitter ? »

Il haussa les épaules. Sa loyauté allait à son père, pas à elle. Elle soupira. Elle aurait préféré travailler seule, mais elle savait que son père ne la laisserait pas faire ce qu'elle voulait sans la surveiller.

« Très bien, » dit-elle. « Tu viens avec moi. Mais ne te mets pas en travers de mon chemin. »

Ils entrèrent ensemble dans le Casino Royal, une femme déterminée et son ombre silencieuse. La salle de jeu était remplie de rires étouffés, de cliquetis de jetons et du murmure constant des conversations. Céleste balaya la pièce du regard, cherchant un visage familier, une information. Quelque chose qui pourrait la rapprocher de la vérité.

Soudain, elle sentit un frisson lui parcourir l'échine. Un regard pesant, intense, qui la transperçait. Elle se retourna lentement et croisa le regard d'un homme qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Il était assis à une table de poker, entouré de gardes du corps, son visage impassible. Ses yeux, d'un vert profond et perçant, la fixaient avec une intensité qui la déstabilisa. Il y avait quelque chose de dangereux, de prédateur, dans son regard. Quelque chose qui la glaça jusqu'aux os.

Il lui sourit, un sourire lent et carnassier, qui lui fit comprendre qu'elle était entrée dans un jeu beaucoup plus dangereux qu'elle ne l'imaginait. Un jeu où elle n'était peut-être pas la joueuse, mais la proie.