Derrière le Rideau de Fumée
Chapter 1 — L'Étreinte des Ombres
Le champagne pétillait à peine, un murmure léger noyé dans le tumulte assourdissant de la soirée. Pourtant, pour moi, il sonnait comme un glas. Un présage. Je savais, au plus profond de mon être, que cette nuit à Monaco allait changer ma vie à jamais. Pas de la manière dont je l'avais imaginée, en tout cas.
Je me prénomme Geneviève, et jusqu'à il y a quelques semaines, j'étais une jeune femme comme les autres, enfin presque. Issue d'une famille bourgeoise de Lyon, mon avenir était tout tracé : de bonnes études, un mariage convenable, une vie tranquille. Mais le destin, visiblement, avait d'autres projets pour moi.
Mon père, homme d'affaires prospère mais joueur invétéré, avait accumulé des dettes colossales. Des dettes qu'il était incapable de rembourser. Et c'est ainsi que j'ai été « offerte » en paiement à celui qu'on surnommait « Le Faucon ». Étienne Bernard.
Bernard. Un nom qui résonnait comme un avertissement dans le milieu. Un homme aussi puissant que mystérieux, réputé pour son charme glacial et sa cruauté implacable. Un collectionneur d'art, d'antiquités, et apparemment… de femmes.
Je l'avais aperçu de loin, à travers la foule. Une silhouette sombre, dominant l'assemblée par sa seule présence. Ses cheveux noirs, coupés courts, encadraient un visage aux traits anguleux, illuminé par des yeux d'un bleu perçant, presque inhumain. Un regard qui semblait vous transpercer, vous dépouiller de tout secret.
Ma robe de soirée, une création Dior d'un rouge flamboyant, me semblait soudain un déguisement, une armure fragile face à la tempête qui s'annonçait. Mes talons Louboutin claquaient sur le marbre du casino, un rythme funèbre accompagnant chaque pas qui me rapprochait de lui.
« Mademoiselle Geneviève Girard, je présume ? » Sa voix, grave et mélodieuse, fit frissonner la peau de mes bras. Il s'était matérialisé devant moi, comme surgi des ténèbres. Son parfum, un mélange enivrant de cuir et d'épices, emplit mes narines, me coupant le souffle.
J'hochai la tête, incapable de prononcer un mot. Sa présence était accablante, magnétique. Un mélange de peur et de fascination m'envahissait, me paralysant.
« Enchanté. Étienne Bernard. » Il saisit ma main et la baisa. Un contact bref, glacial, qui laissa une brûlure invisible sur ma peau.
« Je suis… heureuse de vous rencontrer, Monsieur Bernard », réussis-je finalement à balbutier. Une phrase stupide, insipide, qui sonnait faux à mes propres oreilles.
Il esquissa un sourire, un rictus fin qui ne laissait rien transparaître de ses pensées. « Vraiment ? J'ose espérer que votre joie sera durable. »
La soirée se déroula comme dans un rêve étrange et angoissant. J'étais une poupée de porcelaine entre ses mains, exhibée, offerte au regard avide des convives. Je sentais les regards peser sur moi, curieux, jugeant. J'étais devenue une marchandise, un objet de curiosité.
Étienne ne me quittait pas d'une semelle. Il me parlait peu, mais chacune de ses paroles était chargée d'un sous-entendu, d'une menace voilée. Il me questionnait sur ma vie, mes études, mes aspirations. Des questions anodines, en apparence, mais dont les réponses semblaient le divertir, comme un chat jouant avec une souris.
Je découvris, au fil des heures, l'étendue de son pouvoir. Il connaissait tout le monde, influençait les décisions, manipulait les événements avec une aisance déconcertante. Il était le maître incontesté de ce royaume doré, un prédateur au sommet de la chaîne alimentaire.
Lorsque la soirée toucha à sa fin, il me conduisit à sa voiture, une Rolls-Royce Phantom noire aux vitres teintées. Un cercueil roulant, pensai-je, en montant à bord.
Le trajet fut silencieux, ponctué seulement par le ronronnement feutré du moteur. Nous quittâmes Monaco, laissant derrière nous les lumières scintillantes et le tumulte incessant. La route serpentait le long de la côte, offrant une vue imprenable sur la mer Méditerranée, sombre et menaçante.
« Où allons-nous ? » osai-je enfin demander, brisant le silence pesant.
Il se tourna vers moi, son regard perçant illuminé par les phares des voitures venant en sens inverse. « Chez moi. »
Son domaine se dressait au sommet d'une colline, dominant la mer. Une forteresse de pierre, entourée de jardins luxuriants et de murs imposants. Un lieu à la fois magnifique et intimidant.
Il me fit visiter les lieux. Des pièces immenses, décorées avec un luxe ostentatoire. Des tableaux de maîtres, des sculptures antiques, des objets précieux provenant du monde entier. Une collection impressionnante, témoignant de sa richesse et de son pouvoir.
« Tout ceci sera vôtre, un jour », me dit-il, en me conduisant dans une immense chambre à coucher, ornée d'un lit à baldaquin et d'un miroir monumental. « Bien sûr, sous certaines conditions. »
Je comprenais. J'étais sa prisonnière. Une captive dorée, certes, mais une prisonnière tout de même.
Il quitta la pièce, me laissant seule dans cet espace opulent et glacial. Je m'approchai du miroir et contemplai mon reflet. Une jeune femme au visage pâle, aux yeux écarquillés, trahissant une peur profonde. Étais-je encore Geneviève Girard, ou étais-je déjà devenue une autre, une créature façonnée par le Faucon ?
Soudain, un bruit. Un grattement à la porte. Je me retournai, le cœur battant la chamade. La porte s'ouvrit lentement, dévoilant une silhouette familière… mais impossible. Mon père. Debout, dans l'encadrement de la porte, un sourire étrange crispant ses lèvres. Mais comment… ? Il était censé être…
« Surprise, ma chérie », dit-il d'une voix rauque, qui ne ressemblait plus à celle de mon père. « Le Faucon avait une petite faveur à me demander… »