Le Pacte de Cristal
Chapter 1 — Le Prix du Silence
Le goût du sang était la seule chose réelle. Un goût métallique, chaud, qui persistait sur ma langue, masquant la douceur du champagne bon marché. La limousine filait à toute allure sur la Promenade des Anglais, les lumières de Nice se reflétant en mille éclats dans la nuit. Mais je ne voyais rien que le rouge. Rien que le prix que j'allais devoir payer.
Je m'appelle Estelle. Estelle Delaporte. Et dans quelques heures, je serai la femme de Victor Salinger.
Victor Salinger… Son nom seul suffisait à glacer le sang. Un homme d'affaires impitoyable, un collectionneur d'art obsessionnel, un monstre murmurait-on. Un homme qui avait l'âge de mon père, et dont le regard, même sur les photos, vous dépouillait de toute illusion.
Pourquoi moi ? C'était la question qui me hantait depuis des semaines. Ma famille, autrefois riche et influente, avait sombré dans les dettes après la mort de mon père. Des dettes colossales, contractées auprès de personnes… peu recommandables. Victor Salinger était l'un d'eux. Et il avait offert un marché : l'annulation de la dette en échange de ma main. Un contrat signé avec du sang, figurativement, bien sûr. Ou peut-être pas si figurativement que ça, finalement.
« Tu es pâle, ma chérie. » La voix mielleuse de ma mère me fit sursauter. Elle était assise en face de moi, drapée dans une robe de soirée d'un bleu glacial, un sourire crispé plaqué sur son visage. Un sourire qui disait : « Fais bonne figure, Estelle. Pense à nous. »
Je la détestais. Je la détestais pour sa faiblesse, pour son incapacité à nous protéger, pour m'avoir vendue comme une marchandise. Mais je savais aussi que je l'aimais, et que je ferais n'importe quoi pour la sauver, elle et mon petit frère, Hugues. Même épouser un monstre.
« Je vais bien, maman, » répondis-je, la voix tremblante. Je pris une gorgée de champagne pour me donner du courage. Un courage illusoire, je le savais.
La limousine s'arrêta devant une immense villa blanche, illuminée comme un palais. Le Domaine des Ombres. Son nom était de mauvais augure. Des gardes en uniforme noir montaient la garde devant le portail en fer forgé. On aurait dit l'entrée d'une prison.
« Nous sommes arrivés, » annonça le chauffeur d'une voix neutre. Il ouvrit la portière et je descendis, les jambes flageolantes. L'air de la nuit était doux et parfumé, mais je ne sentais que la peur.
Ma mère me prit le bras, le serrant fort. « Souviens-toi, Estelle. Sois polie, sois agréable. Et surtout, fais ce qu'il te dit. »
Je hochai la tête, incapable de parler. Nous traversâmes le parc illuminé, suivant le chemin de gravier qui menait à la villa. La porte d'entrée s'ouvrit, et un homme en livrée nous accueillit avec un sourire froid.
« Madame Delaporte, Mademoiselle Estelle. Monsieur Salinger vous attend. »
Nous entrâmes dans un hall immense, décoré avec un luxe ostentatoire. Des tableaux de maîtres ornaient les murs, des sculptures de bronze trônaient sur des piédestaux. Tout était parfait, froid, impersonnel.
L'homme en livrée nous conduisit à un salon où un feu crépitait dans la cheminée. Victor Salinger était là, debout devant la fenêtre, le dos tourné. Sa silhouette était imposante, même dans l'obscurité.
« Victor, nous sommes là, » dit ma mère, sa voix tremblante de nervosité.
Il se retourna lentement. Son visage était plus dur, plus marqué que sur les photos. Ses yeux, d'un bleu glacial, me transpercèrent comme des poignards. Il y avait quelque chose d'inhumain dans son regard.
« Estelle, » dit-il d'une voix rauque. « Enfin. »
Il s'approcha de moi, lentement, comme un prédateur. Je sentais mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine. J'avais envie de fuir, de hurler, de me cacher. Mais je restai immobile, paralysée par la peur.
Il s'arrêta à quelques centimètres de moi, me scrutant de la tête aux pieds. Son regard s'attarda sur ma bouche, et je sentis un frisson me parcourir l'échine.
« Tu es plus belle que je ne l'imaginais, » dit-il, un sourire cruel se dessinant sur ses lèvres. « Mais la beauté n'est qu'un vernis. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se cache en dessous. »
Il leva la main et caressa ma joue. Son contact était froid, désagréable. J'avais envie de vomir.
« Tu vas apprendre à me connaître, Estelle, » dit-il, sa voix murmurant contre mon oreille. « Et tu vas apprendre à m'obéir. »
Ma mère toussota, mal à l'aise. « Victor, nous devrions peut-être… »
« Laissez-nous, Félicie, » la coupa-t-il, sans la regarder. Sa voix était un ordre. Ma mère hésita un instant, puis acquiesça et sortit du salon, me laissant seule avec le monstre.
Victor Salinger me prit la main et me tira vers lui. « Viens, » dit-il. « Je vais te montrer ta chambre. »
Il me conduisit à l'étage, à travers des couloirs interminables. Chaque pièce était plus luxueuse, plus froide, plus effrayante que la précédente. Finalement, il s'arrêta devant une porte massive en bois sculpté.
« Voici ta prison dorée, Estelle, » dit-il, ouvrant la porte. « J'espère que tu t'y plairas. »
La chambre était immense, décorée dans des tons sombres et opulents. Un lit à baldaquin trônait au centre de la pièce, drapé de velours noir. Une fenêtre donnait sur le parc illuminé. On aurait dit une scène de théâtre.
« Tu as tout ce dont tu peux avoir besoin, » dit Victor Salinger, sa voix froide et distante. « Si tu as la moindre question, n'hésite pas à la poser. Mais souviens-toi d'une chose : ici, je suis le maître. »
Il fit volte-face et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna et me lança un dernier regard. Un regard qui me glaça le sang.
« Bonne nuit, Estelle, » dit-il. « Et fais de beaux rêves. »
Il claqua la porte derrière lui, me laissant seule dans l'obscurité. Je me jetai sur le lit et enfouis mon visage dans l'oreiller, laissant éclater les sanglots que je retenais depuis des heures. J'étais piégée. J'étais perdue. J'étais la prisonnière de Victor Salinger.
Le lendemain matin, je me réveillai avec un mal de tête atroce. La chambre était baignée d'une lumière blafarde. J'avais l'impression d'avoir dormi pendant des jours.
Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre. Le parc était désert. Les gardes étaient toujours là, immobiles comme des statues. J'étais enfermée. Mais je refusais de me laisser abattre. Je devais trouver un moyen de m'échapper. Je devais survivre.
Alors que je me tournais, j'aperçus une enveloppe blanche posée sur la table de chevet. Intriguée, je l'ouvris. À l'intérieur, il y avait une seule feuille de papier. Un message, écrit d'une écriture élégante et glaciale.
« Sois à mon bureau à 10 heures. Ponctualité exigée. - VS »
Un frisson me parcourut. Pourquoi voulait-il me voir ? Qu'avait-il en tête ? J'avais peur. Très peur. Mais je savais que je n'avais pas le choix. Je devais obéir.
Alors que je me préparais, je remarquai quelque chose d'étrange. Une petite tache rouge sur le tapis, près du lit. Une tache qui ressemblait… à du sang.
Je m'approchai et l'examinai de plus près. C'était bien du sang. Frais. Et il semblait venir… de sous le lit.
Le cœur battant, je me penchai et regardai en dessous. Ce que je vis me fit pousser un cri d'horreur.
Sous le lit, à moitié cachée dans l'ombre, se trouvait une poupée. Une poupée de porcelaine, au visage brisé et aux vêtements déchirés. Et sur sa poitrine, une inscription gravée au couteau : « Estelle ».