La Trêve Empoisonnée
Chapter 1 — Le Goût Amer des Baisers Volés
Le champagne pétillait sur ma robe, un baptême coûteux et involontaire orchestré par l'arrogant héritier de la famille Garnier. François Garnier. Son nom seul suffisait à me hérisser le poil.
J'essayai de garder mon calme, de lisser le tissu trempé de ma création – une robe que j'avais mis des semaines à concevoir et à coudre, ma pièce maîtresse pour le défilé de ce soir. « Vraiment désolé, Mademoiselle… » Il feignit la contrition, ses yeux bleus pétillant de malice. « Un accident regrettable. »
Regrettable ? C'était un sabotage pur et simple. Tout le monde à Lyon savait que les Garnier et les Faure étaient des ennemis jurés, nos maisons de couture rivalisant depuis des générations. Ce défilé, organisé pour célébrer les 100 ans de la Maison Faure, était ma chance de prouver que j'étais digne de reprendre le flambeau familial. Et François Garnier venait de me voler une partie de cette opportunité.
« Un accident qui vous arrange bien, je suppose », rétorquai-je, ma voix tremblant légèrement malgré mes efforts. J'étais Juliette Faure, et je ne me laisserais pas intimider par un playboy fortuné.
Il haussa les épaules, un sourire suffisant étirant ses lèvres. « Peut-être. Mais ne vous en faites pas, Mademoiselle Faure. Je suis sûr que vous trouverez un moyen de briller quand même. Vous êtes une Faure, après tout. » Le ton était mielleux, presque moqueur. Il savait pertinemment que la robe était unique, irremplaçable à si brève échéance.
Je le détestais. Je détestais son arrogance, sa richesse, son sourire narquois. Je détestais la façon dont ses yeux semblaient me jauger, comme si j'étais une marchandise sur un étalage. Et plus que tout, je détestais l'attirance inexplicable que je ressentais pour lui, une étincelle rebelle qui refusait de s'éteindre malgré ma colère.
« Excusez-moi », dis-je sèchement, me retournant pour m'éloigner de lui. Je devais trouver une solution, et vite.
Le défilé approchait à grands pas. L'effervescence était palpable dans les coulisses. Les mannequins s'affairaient, les maquilleurs retouchaient les visages, les stylistes ajustaient les tenues. Mon équipe me regardait avec des yeux inquiets. Ils savaient que la robe « Iris », comme je l'avais baptisée, était le clou du spectacle.
« Juliette, que s'est-il passé ? » demanda Sophie, ma meilleure amie et bras droit, en me voyant arriver. « Tu es trempée ! »
Je lui expliquai brièvement l'incident, omettant volontairement la partie concernant l'attirance inappropriée que je ressentais pour mon ennemi juré. Sophie, bien qu'étant une amie fidèle, ne comprendrait jamais.
« François Garnier est un… un… » Elle cherchait ses mots, visiblement outrée. « Il fait tout pour nous saboter ! »
« Je sais », dis-je, essayant de rester calme. « Mais nous ne pouvons pas nous permettre de paniquer. Nous devons trouver une solution. »
Le temps pressait. Il ne restait que quelques heures avant le début du défilé. Retrouver un tissu identique était impossible. Refaire la robe entièrement était hors de question. J'étais coincée. Acculée. Et furieuse contre François Garnier.
Soudain, une idée me traversa l'esprit. Une idée audacieuse, risquée, et potentiellement désastreuse. Mais c'était ma seule chance.
« Sophie », dis-je, les yeux brillants d'une détermination nouvelle. « J'ai besoin de toi. Et j'ai besoin de ton plus beau tissu noir. »
Elle me regarda avec une interrogation muette. « Noir ? Mais… la collection est basée sur les couleurs vives et les motifs floraux ! »
« Je sais », dis-je, un sourire mystérieux se dessinant sur mes lèvres. « Fais-moi confiance. »
Les heures suivantes furent un tourbillon de travail acharné. Avec l'aide de Sophie et de mon équipe, je transformai la robe « Iris » en quelque chose de complètement différent. Quelque chose de plus sombre, de plus audacieux, de plus… moi.
Alors que les premiers invités commençaient à arriver, je me tenais dans les coulisses, le cœur battant à tout rompre. J'avais risqué le tout pour le tout. Soit cette transformation serait un triomphe, soit elle signerait la fin de mes ambitions.
Le défilé commença. Les mannequins défilèrent, présentant les créations colorées et fleuries qui caractérisaient la Maison Faure. Le public semblait apprécier. Mais je savais que le moment de vérité approchait.
Enfin, le présentateur annonça la dernière création : « Et maintenant, voici une pièce spéciale, une création unique inspirée par… l'obscurité. »
Le mannequin entra en scène. Elle portait la robe noire, transformée, métamorphosée. Le tissu fluide épousait ses formes, créant une silhouette à la fois élégante et provocante. Les détails complexes, autrefois cachés sous les couleurs vives, étaient désormais mis en valeur par le noir profond.
Le public retint son souffle. Le silence était palpable. Puis, un tonnerre d'applaudissements éclata.
Je soupirai de soulagement. J'avais réussi. J'avais transformé un désastre en triomphe. J'avais prouvé que même l'obscurité pouvait être belle.
Mais alors que je savourais ma victoire, mes yeux croisèrent ceux d'François Garnier. Il était là, au premier rang, un sourire étrange illuminant son visage. Un sourire qui n'était ni moqueur, ni malicieux. Un sourire qui… semblait presque admiratif.
Il se leva et commença à applaudir, lentement, délibérément. Son geste attira l'attention de toute la salle, et bientôt, tout le monde se joignit à lui.
Je ne savais pas quoi penser. Pourquoi applaudissait-il ? Était-ce une nouvelle ruse ? Un autre moyen de me déstabiliser ?
Puis, alors que les applaudissements redoublaient, il fit quelque chose d'inattendu. Il quitta son siège et se dirigea vers moi, un regard intense planté dans le mien.
Il s'arrêta juste devant moi, et murmura, d'une voix que seule moi pouvais entendre : « Rendez-vous au bal masqué de demain, Juliette. J'ai quelque chose à vous dire. »
Avant que je puisse répondre, il se retourna et disparut dans la foule, me laissant seule avec mes questions et un sentiment d'appréhension grandissant. Qu'est-ce qu'il mijotait ? Et pourquoi avais-je soudainement envie d'aller à ce bal, alors que je savais pertinemment que c'était une mauvaise idée ?