Les Jardins Défendus de Versailles
Chapter 1 — Le Parfum Interdit des Roses
Le goût amer du champagne bon marché persistait sur ma langue, un souvenir cuisant de la soirée où ma vie a basculé. Ce n'était pas le champagne lui-même, mais les mots murmurés à mon oreille, les promesses cachées dans le regard émeraude qui m'avait dévorée. Mots qui, à jamais, allaient me lier à lui. À mon beau-père.
Je m'appelle Juliette Beaumont, et jusqu'à il y a quelques mois, j'étais une jeune femme ordinaire, rêvant d'amour et d'une vie paisible dans notre vignoble familial, « Les Roses Éternelles », niché au cœur de la Bourgogne. Les rangées de vignes s'étendaient à perte de vue, un océan vert baigné par le soleil doré, l'odeur du raisin mûr imprégnant l'air. C'était mon refuge, mon héritage, la promesse d'un avenir tracé. Mais le destin, souvent cruel, avait d'autres plans.
Mon père, emporté par une maladie fulgurante, avait laissé un vide immense dans nos vies et des dettes abyssales pour le vignoble. Maman, le cœur brisé et les épaules ployées sous le poids des responsabilités, avait fini par accepter la proposition de mariage d'Henri Rousseau, un homme d'affaires prospère et influent, veuf lui aussi, avec un charme froid et un regard perçant qui me mettait mal à l'aise.
Henri était venu s'installer dans notre grande maison de pierre, imposant sa présence et ses habitudes. Il avait investi dans le vignoble, le sauvant de la faillite, mais en échange, il avait pris une place que je ne pouvais accepter. Il avait transformé notre foyer en un lieu étranger, où les rires avaient été remplacés par un silence pesant et les embrassades chaleureuses par des poignées de main formelles.
Maman semblait heureuse, ou du moins apaisée. Elle souriait plus souvent, ses yeux avaient retrouvé une étincelle. Je voulais me réjouir pour elle, mais un nœud se serrait dans ma gorge à chaque fois que je les voyais ensemble. Il y avait quelque chose de faux, de forcé, dans leur bonheur. Et puis, il y avait Henri. Ses regards insistants, ses effleurements « accidentels », les compliments ambigus qu'il me murmurait lorsque nous étions seuls. Je me sentais comme une proie, prise au piège dans sa toile invisible.
La soirée dont je me souviens avec une amertume tenace, c'était celle de l'anniversaire de mariage de Maman et Henri. La maison était remplie d'invités, des visages souriants et des conversations animées qui résonnaient dans mes oreilles comme un bourdonnement incessant. J'avais essayé de me fondre dans la masse, de me faire oublier, mais Henri me suivait du regard, son sourire énigmatique planté sur son visage.
Tard dans la soirée, alors que la plupart des invités avaient quitté les lieux et que Maman s'était retirée, épuisée, Henri m'avait approchée sur la terrasse, un verre de champagne à la main. La nuit était douce, parfumée des roses du jardin, et la lune baignait le vignoble d'une lumière argentée. Il m'avait complimentée sur ma robe, sur ma beauté, sa voix grave et enveloppante vibrant dans l'air. J'avais essayé de rester polie, de répondre avec froideur, mais il ne semblait pas remarquer mon malaise.
« Vous ressemblez beaucoup à votre mère quand elle était plus jeune, Juliette », avait-il dit, son regard perçant le mien. « Elle a une beauté... intemporelle. Mais vous, vous avez une fraîcheur, une vitalité... qui me fascine. »
J'avais senti le rouge me monter aux joues, mal à l'aise sous son regard intense. J'avais voulu m'éloigner, mais il m'avait retenue par le bras, sa main serrant doucement ma peau.
« N'ayez pas peur, Juliette », avait-il murmuré, se penchant vers moi. « Je ne vous ferai jamais de mal. Au contraire, je veux prendre soin de vous, vous protéger. Vous offrir tout ce que vous désirez. »
Et puis, il m'avait embrassée. Un baiser volé, rapide, mais qui avait embrasé mon corps tout entier. Un mélange de répulsion et d'une étrange fascination m'avait envahie. J'avais réussi à me dégager et à m'enfuir, le cœur battant la chamade, le souffle court.
Depuis cette nuit, tout a changé. Henri est devenu plus insistant, plus audacieux. Ses regards sont plus appuyés, ses gestes plus équivoques. Je vis dans la peur constante qu'il révèle ses sentiments à ma mère, qu'il brise le fragile équilibre de notre famille. Mais une autre peur, plus secrète et plus inavouable, me hante également : celle de céder à son charme, à cette attraction interdite qui me consume de l'intérieur.
Ce matin, j'ai trouvé une rose rouge, fraîchement coupée, posée sur mon oreiller. Aucune carte, aucun mot. Juste la fleur, son parfum enivrant et ses pétales d'un rouge sang. Un message clair, une déclaration silencieuse. Mais ce n'est pas tout. En sortant de ma chambre, j'ai croisé le regard de Maman. Un regard étrange, interrogateur, presque... accusateur. Elle tenait dans sa main une lettre, pliée et froissée. Une lettre adressée à Henri. Une lettre que j'ai reconnue immédiatement : c'était l'une de mes anciennes lettres d'amour, volée dans mon tiroir. Mais le pire, c'est la phrase que j'ai pu lire, en un éclair, avant qu'elle ne la cache : « Je serai toujours à toi. »