La Duchesse de Verre

Chapter 1 — Le parfum interdit du jasmin

Le souffle chaud de la Côte d'Azur caressait mon visage, mais il ne parvenait pas à dissiper le froid qui me tenait à la gorge. L'annonce venait de tomber : mon père, ruiné par des dettes de jeu abyssales, avait promis ma main à un homme que je n'avais jamais rencontré. Un homme dont le nom seul – Jean-Baptiste de Blanchard – suffisait à faire trembler la région entière.

Mon nom est Margaux Lefèvre, et jusqu'à ce matin, j'étais simplement une jeune femme de vingt-deux ans, rêvant de devenir parfumeuse. Je passais mes journées dans le jardin de notre modeste bastide, au milieu des jasmins et des roses, à créer des fragrances qui, je l'espérais, un jour, enivreraient le monde entier. Mon père, autrefois propriétaire d'une florissante entreprise de cosmétiques, avait toujours encouragé ma passion. Mais le jeu, cette maladie sournoise, avait tout dévoré. Notre fortune, notre réputation, et maintenant… ma liberté.

« Margaux, ma chérie, je sais que c'est beaucoup demander… » Mon père, les yeux rougis, m'avait prise la main dans le bureau sombre où il avait scellé mon destin. « Mais Jean-Baptiste est un homme puissant. Il peut nous sauver. Il peut te donner une vie… »

« Une vie d'oiseau en cage, tu veux dire ? » avais-je rétorqué, la voix brisée. L'odeur âcre du tabac froid imprégnait la pièce, un parfum de désespoir que je connaissais trop bien.

Jean-Baptiste de Blanchard. Son nom résonnait comme un glas. Propriétaire de vignobles prestigieux, d'hôtels de luxe et, disait-on, d'une influence considérable dans les cercles politiques, il était un homme aussi redouté qu'admiré. Les rumeurs le décrivaient comme froid, impitoyable, un collectionneur de trophées. L'idée de devenir l'un de ses trophées me glaçait le sang.

Je me suis réfugiée dans le jardin, mon sanctuaire. Le jasmin, en pleine floraison, embaumait l'air. J'ai cueilli une fleur délicate, l'ai portée à mon nez. Son parfum suave, habituellement si apaisant, me semblait aujourd'hui une ironie cruelle. Comment pouvais-je créer la beauté quand ma propre vie s'annonçait si laide ?

Ma meilleure amie, Sophie, m'a rejointe dans le jardin. Ses cheveux roux flamboyants contrastaient avec son visage pâle, inquiet. Elle connaissait mon père, elle savait de quoi il était capable.

« Margaux, tu ne vas pas accepter ça, n'est-ce pas ? » m'a-t-elle demandé, sa voix tremblante.

« J'aimerais pouvoir te dire non, Sophie. Mais je ne vois pas d'autre issue. Si je refuse, nous perdrons tout. Même cette maison. » J'ai regardé autour de moi, les murs en pierre gorgés de soleil, les volets bleu lavande. C'était tout ce que j'avais toujours connu. Le sacrifier pour ma seule liberté me paraissait égoïste.

« Il doit y avoir un moyen… » Sophie a insisté, les yeux brillants d'espoir. « Fuyons ! Partons loin d'ici. Recommençons une nouvelle vie. »

L'idée m'a traversé l'esprit comme un éclair. Fuir. Abandonner tout. Mais où aller ? Avec quoi ? Et mon père ? Je ne pouvais pas l'abandonner à son sort.

Le lendemain, une limousine noire s'est arrêtée devant la bastide. Le chauffeur, impassible, est sorti et m'a ouvert la portière. C'était le jour de ma rencontre avec Jean-Baptiste de Blanchard. J'ai respiré profondément, essayant de maîtriser ma peur. J'ai monté dans la voiture, le cœur battant la chamade. Le parfum cuiré de l'habitacle me prenait à la gorge, un avant-goût de la vie qui m'attendait.

Le trajet a duré une éternité. Nous avons traversé des paysages magnifiques, des champs de lavande à perte de vue, des villages perchés pittoresques. Mais je n'ai rien vu. J'étais trop absorbée par l'appréhension, par la peur de l'homme que j'allais rencontrer.

La limousine s'est finalement arrêtée devant une immense propriété, un château digne d'un conte de fées, ou plutôt, d'un cauchemar. Des jardins à la française impeccables, des fontaines majestueuses, des statues antiques. Tout respirait le luxe et la puissance. C'était la demeure d'Jean-Baptiste de Blanchard.

J'ai hésité un instant avant de sortir de la voiture. Mes jambes tremblaient. J'ai pris une profonde inspiration et j'ai avancé vers l'entrée principale, où un majordome, figé dans une posture impeccable, m'attendait.

« Mademoiselle Lefèvre, » a-t-il dit d'une voix monocorde. « Monsieur de Blanchard vous attend. »

Il m'a conduite à travers des couloirs interminables, décorés de tableaux anciens et de miroirs dorés. Chaque pas résonnait comme un coup de tonnerre dans le silence oppressant. Finalement, nous sommes arrivés devant une porte massive en bois sculpté. Le majordome l'a ouverte, et j'ai pénétré dans le bureau d'Jean-Baptiste de Blanchard.

La pièce était immense, éclairée par une immense baie vitrée donnant sur un parc luxuriant. Un bureau en acajou massif trônait au centre, encombré de dossiers et de papiers. Et derrière ce bureau, se tenait un homme. Un homme dont la présence magnétique emplissait la pièce entière.

Il était grand, les cheveux noirs coupés court, le visage anguleux et sévère. Ses yeux, d'un bleu glacial, me scrutaient avec une intensité qui me mettait mal à l'aise. Il portait un costume sombre parfaitement taillé, qui soulignait sa silhouette athlétique. Il était l'incarnation même de la puissance et du contrôle.

« Mademoiselle Lefèvre, » a-t-il dit d'une voix grave et profonde, qui résonnait dans la pièce. « Enchanté de vous rencontrer. »

J'ai tenté de répondre, mais ma voix est restée bloquée dans ma gorge. J'ai simplement hoché la tête, incapable de soutenir son regard perçant.

Il a esquissé un sourire imperceptible, un sourire qui ne promettait rien de bon. « Asseyez-vous, je vous prie. Nous avons beaucoup de choses à discuter. »

J'ai obéi, m'asseyant sur le fauteuil en cuir qu'il m'avait indiqué. Mes mains tremblaient légèrement. J'étais piégée. Piégée dans ce château, piégée par cet homme, piégée par le destin.

« Je sais que cette situation n'est pas idéale, Mademoiselle Lefèvre, » a-t-il repris, sa voix toujours aussi froide et détachée. « Mais je vous assure que je ferai tout mon possible pour rendre votre séjour ici… agréable. »

J'ai avalé ma salive avec difficulté. « Agréable ? » ai-je finalement réussi à articuler. « Vous croyez vraiment que je peux trouver ça agréable ? »

Il a incliné légèrement la tête, un sourire énigmatique sur les lèvres. « Cela dépendra de votre coopération, Mademoiselle Lefèvre. »

Il s'est levé de son bureau et s'est approché de moi. Son parfum, un mélange subtil de cuir et d'épices, m'a envahie. Il s'est penché vers moi, son visage à quelques centimètres du mien.

« Je suis un homme d'affaires, Mademoiselle Lefèvre. Et je m'attends à un retour sur investissement. »

Son regard s'est posé sur mes lèvres. Un frisson a parcouru mon corps. J'ai compris à cet instant que j'étais entrée dans un jeu dangereux. Un jeu dont les règles étaient dictées par Jean-Baptiste de Blanchard. Et j'avais l'impression que j'allais y perdre bien plus que ma liberté.

Soudain, la porte s'est ouverte brusquement. Une femme, élégante et sophistiquée, est entrée dans le bureau. Elle était magnifique, avec ses cheveux blonds parfaitement coiffés et sa robe de créateur. Elle a jeté un regard noir à Jean-Baptiste, puis s'est tournée vers moi avec un sourire glacial.

« Jean-Baptiste, chéri, » a-t-elle dit d'une voix mielleuse. « Je vois que tu as déjà rencontré notre petite invitée. » Elle s'est approchée de moi et m'a tendu la main. « Enchantée, Mademoiselle Lefèvre. Je suis Tatiana, la fiancée d'Jean-Baptiste. »