Le parfum oublié d'une rose
Chapter 1 — Le parfum oublié d'une rose
Le son strident de l'alarme incendie résonna dans tout l'immeuble, mais pour Rosalie, c'était comme une douce mélodie comparée au chaos qui régnait dans son cœur. Cinq ans. Cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'elle avait pris la décision qui avait brisé sa vie, et celle d'Olivier.
Elle se leva précipitamment de son bureau, laissant derrière elle les piles de contrats qu'elle était censée éplucher pour la galerie d'art. La fumée, bien qu'encore légère, piquait ses narines, lui rappelant un souvenir qu'elle avait désespérément tenté d'enfouir au plus profond d'elle-même : l'odeur âcre de la trahison.
Rosalie travaillait comme assistante administrative à la Galerie d'Art Moderne de Lyon. Un poste modeste, certes, mais qui lui permettait de vivre et, surtout, de rester discrète. Discrète, c'était le mot d'ordre depuis son retour dans la ville qui avait autrefois été son foyer, son paradis. Un paradis qu'elle avait elle-même détruit.
Elle se fraya un chemin à travers les couloirs labyrinthiques de la galerie, guidée par les panneaux lumineux indiquant la sortie de secours. Son cœur battait la chamade, non pas à cause de la fumée, mais à cause d'une angoisse sourde qui la rongeait depuis son arrivée à Lyon. La peur de le revoir. La peur de devoir affronter les conséquences de ses actes.
Enfin, elle atteignit l'extérieur, rejoignant la foule de personnes qui s'étaient rassemblées sur le trottoir. Le soleil de juin frappait fort, contrastant violemment avec l'atmosphère pesante qui régnait. Rosalie scruta les visages, cherchant un signe, un indice. Rien. Juste des regards inquiets et des murmures étouffés.
« Tout le monde va bien ? » demanda une voix forte. C'était Monsieur Delaporte, le directeur de la galerie, un homme corpulent au visage rougeaud. « Apparemment, un court-circuit dans les réserves. On attend les pompiers. »
Rosalie inspira profondément, essayant de calmer ses nerfs. C'était ridicule d'être aussi nerveuse. Après tout, il n'avait aucune raison d'être ici. Il avait refait sa vie, loin d'elle, loin de Lyon.
Elle se souvenait encore du jour où elle l'avait rencontré. C'était lors d'une exposition en plein air sur les quais de Saône. Olivier, avec ses cheveux bruns indomptables et ses yeux d'un bleu profond, était en train de peindre une aquarelle du Vieux Lyon. Elle avait été immédiatement fascinée par sa passion, par son talent brut. Ils avaient passé des heures à parler d'art, de leurs rêves, de leurs espoirs. C'était le coup de foudre, pur et simple.
Leur relation avait été intense, passionnée, comme une œuvre d'art en constante création. Ils avaient partagé des moments de bonheur absolu, des rires, des larmes, des projets d'avenir. Ils avaient rêvé de fonder une famille, d'ouvrir leur propre galerie, de vivre de leur art.
Et puis, tout s'était effondré. Comme un château de cartes emporté par une tempête. Un seul faux pas, une seule erreur, et tout avait basculé.
Elle avait rencontré Laurent, un galeriste parisien influent, lors d'un vernissage. Il avait été séduit par son charme, par son ambition. Il lui avait proposé un poste à Paris, une opportunité unique de faire décoller sa carrière. Elle avait hésité, déchirée entre son amour pour Olivier et son désir de réussite. Et finalement, elle avait fait le mauvais choix. Elle avait choisi Paris, elle avait choisi Laurent, elle avait choisi l'ambition.
Elle se souvenait encore de la douleur dans les yeux d'Olivier lorsqu'elle lui avait annoncé sa décision. La déception, la colère, le désespoir. Elle avait brisé son cœur, elle avait brisé leur rêve. Et elle s'était enfuie, lâchement, sans jamais se retourner.
Paris avait été une désillusion. Laurent s'était avéré être un homme manipulateur et possessif. Le monde de l'art parisien était impitoyable, superficiel. Rosalie s'était sentie seule, perdue, déconnectée de ses propres aspirations.
Au bout de deux ans, elle avait rompu avec Laurent et quitté Paris, le cœur lourd de regrets. Elle avait erré pendant des mois, cherchant un moyen de se racheter, de réparer ses erreurs. Finalement, elle avait décidé de revenir à Lyon, dans l'espoir de retrouver une part de son passé.
Les pompiers arrivèrent, sirènes hurlantes, et commencèrent à maîtriser l'incendie. Rosalie resta à l'écart, observant la scène avec un sentiment d'étrange détachement. Elle avait l'impression de regarder un film, une histoire qui ne la concernait pas.
« Rosalie ? »
Elle sursauta, surprise. Une voix familière, une voix qu'elle n'avait pas entendue depuis cinq ans, résonna dans ses oreilles.
Elle se retourna lentement, le cœur battant à tout rompre. Et là, devant elle, se tenait Olivier. Ses cheveux étaient plus courts, son visage plus marqué, mais ses yeux bleus étaient toujours aussi perçants. Il la regardait avec une intensité qu'elle ne pouvait soutenir.
« Olivier… » murmura-t-elle, la voix étranglée par l'émotion.
Un silence pesant s'installa entre eux, brisé seulement par le crépitement des flammes et le bruit des pompiers. Rosalie se sentait paralysée, incapable de bouger, incapable de parler.
« Il faut que je te parle », dit-il enfin, d'une voix grave. « J'ai quelque chose à te dire. »
Il s'approcha d'elle, son regard fixé sur le sien. Rosalie sentit ses jambes flancher. Elle avait attendu ce moment pendant cinq ans, mais maintenant qu'il était là, elle n'était pas sûre d'être prête à affronter la vérité.
« Pas ici », ajouta-t-il en jetant un coup d'œil à la foule. « Viens avec moi. »
Il lui prit le bras et la guida à travers la foule, l'éloignant de la galerie en flammes. Rosalie se laissa entraîner, incapable de résister. Elle ne savait pas où il l'emmenait, mais elle savait qu'elle devait l'écouter. Elle lui devait au moins ça.
Ils marchèrent en silence pendant plusieurs minutes, traversant les rues animées de Lyon. Rosalie se sentait comme une somnambule, suivant Olivier sans poser de questions. Elle avait l'impression de revivre un rêve, un rêve à la fois merveilleux et terrifiant.
Finalement, ils arrivèrent devant un petit café pittoresque, niché au cœur du Vieux Lyon. Olivier l'invita à entrer et lui indiqua une table près de la fenêtre. Ils s'assirent en silence, se regardant sans rien dire.
La serveuse arriva et leur demanda ce qu'ils désiraient. Olivier commanda deux cafés. Rosalie se contenta de hocher la tête.
« Alors… » dit-elle enfin, brisant le silence. « Que voulais-tu me dire ? »
Olivier prit une profonde inspiration et la regarda droit dans les yeux. « Je vais me marier », dit-il.
Le monde de Rosalie s'écroula autour d'elle. Elle se sentit comme si elle avait reçu un coup de poignard en plein cœur. Toutes ses espoirs, tous ses rêves, s'évanouirent en un instant.
« Quoi ? » murmura-t-elle, incrédule. « Tu vas te marier ? »
Il hocha la tête, le regard triste. « Oui. Avec Élise. Tu la connais, elle travaille à la librairie en face de mon atelier. »
Rosalie se souvenait d'Élise. Une jeune femme douce et souriante, avec des cheveux blonds et des yeux verts. Une femme bien, une femme qu'elle n'aurait jamais pu être.
« Je suis… contente pour toi », dit-elle, essayant de masquer sa douleur. « Vraiment. »
Olivier lui prit la main. « Rosalie, je sais que je ne devrais pas te dire ça, mais… j'ai besoin que tu saches. Je l'aime, Élise. Mais… il y aura toujours une part de moi qui t'appartiendra. »
Les larmes montèrent aux yeux de Rosalie. Elle se sentait à la fois soulagée et désespérée. Soulagée de savoir qu'il ne l'avait pas complètement oubliée, désespérée de savoir qu'il ne serait jamais plus à elle.
« Je sais », dit-elle, la voix brisée. « Je sais. »
Un long silence s'installa entre eux. Rosalie se sentait vidée, épuisée. Elle avait l'impression d'avoir vécu une vie entière en quelques minutes.
« Rosalie… » dit Olivier en se penchant vers elle. « Il y a autre chose que je dois te dire. C'est… c'est à propos de la galerie. »
Rosalie le regarda, interrogative. « Qu'est-ce qu'il y a avec la galerie ? »
Olivier hésita un instant, puis il prit une profonde inspiration. « L'incendie… ce n'était pas un accident. »
Rosalie sentit un frisson lui parcourir l'échine. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Quelqu'un a mis le feu à la galerie », dit-il, le regard grave. « Et je crois savoir qui c'est. »
Rosalie se pencha en avant, le cœur battant à tout rompre. « Qui ? Qui a fait ça ? »
Olivier baissa la voix, comme s'il avait peur d'être entendu. « Laurent », murmura-t-il. « C'est Laurent qui a mis le feu. »