Deux Cœurs en Guerre
Chapter 1 — Le Goût Amer des Baisers Volés
Le champagne pétillait, doux et trompeur, exactement comme le sourire d'Isidore de Carpentier. Je détestais cet homme. Je le détestais avec chaque fibre de mon être, et pourtant, me voilà, à sa soirée de fiançailles, obligée de faire bonne figure.
« Chloé, ma chère, ravie de te voir, » ronronna Isidore, s'approchant de moi avec une démarche féline. Son costume sur mesure, d'un bleu nuit presque insolent, moulait parfaitement ses épaules larges. Il incarnait le succès, l'arrogance, et tout ce que je méprisais le plus.
« Isidore, » répondis-je, le ton neutre, presque glacial. « Félicitations. »
« Tes félicitations me touchent beaucoup, venant de toi, » rétorqua-t-il, un amusement cruel pétillant dans ses yeux bleu acier. Il savait à quel point cette mascarade me coûtait. Il savourait mon inconfort. C'était sa spécialité.
Le monde d'Isidore de Carpentier et le mien étaient inextricablement liés. Nos familles, propriétaires de deux maisons de champagne rivales depuis des générations, se vouaient une haine tenace, transmise de père en fils, de mère en fille. Champagne Carpentier contre Champagne Colbert : une vendetta à bulles, un duel sans merci pour la suprématie du marché. Et moi, Chloé Colbert, je me trouvais au cœur de cette guerre, contrainte d'y participer depuis ma plus tendre enfance.
J'avais grandi au milieu des vignes dorées de la Champagne, bercée par les histoires de courage et de dévouement familial. On m'avait appris à reconnaître chaque cépage, à maîtriser l'art subtil de l'assemblage, à détester les Carpentier plus que tout au monde. Isidore, lui, avait été élevé dans le même esprit de compétition acharnée, nourri des mêmes préjugés et ambitions. Nos chemins s'étaient croisés dès l'enfance, lors de dégustations professionnelles où nos parents nous forçaient à échanger des politesses glaciales, des sourires forcés dissimulant une animosité profonde.
Les années avaient passé, transformant cette rivalité infantile en une guerre économique impitoyable. Isidore, avec son charme ravageur et son sens aigu des affaires, avait gravi les échelons de l'entreprise familiale à une vitesse fulgurante. Il avait lancé des campagnes publicitaires audacieuses, modernisé les méthodes de production, et conquis de nouveaux marchés. J'admirais secrètement son intelligence et son ambition, même si j'étais incapable de le reconnaître ouvertement. L'admiration se mêlait à la haine, créant un cocktail explosif que je m'efforçais de contenir.
La soirée battait son plein. Le jardin de la somptueuse propriété des Carpentier, illuminé par des guirlandes scintillantes, bruissait de conversations animées. Des serveurs en livrée circulaient, offrant des coupes de champagne millésimé aux invités triés sur le volet : personnalités du monde des affaires, célébrités, journalistes influents. Tout respirait le luxe et l'ostentation, une démonstration de la puissance et du succès des Carpentier.
J'aperçus ma mère, Mathilde Colbert, discutant avec un groupe de clients potentiels. Son visage, habituellement serein, affichait une tension à peine dissimulée. Elle me lança un regard furtif, un avertissement silencieux. Elle savait, elle aussi, à quel point cette soirée était difficile pour moi. Elle savait que derrière mon masque de froideur se cachait une vulnérabilité que je ne voulais surtout pas laisser paraître.
« Alors, Chloé, que penses-tu de ma future épouse ? » me demanda Isidore, me sortant de mes pensées. Il désigna une jeune femme blonde, vêtue d'une robe de soirée blanche immaculée. Elle était belle, élégante, et visiblement éperdument amoureuse d'Isidore. Une vague de tristesse m'envahit. Pourquoi fallait-il que ce soit elle qui l'épouse ? Pourquoi pas moi ? Non, Chloé, ressaisis-toi. Tu détestes cet homme, je me répétais.
« Elle est ravissante, » répondis-je, la voix légèrement éraillée. « Je vous souhaite beaucoup de bonheur. »
« Ton bonheur m'importe plus que tu ne le crois, Chloé, » murmura Isidore, son regard perçant se posant sur moi. « Viens, je veux te montrer quelque chose. »
Il me prit par le bras, son contact chaud et ferme me glaçant le sang. Il me guida à travers la foule, m'entraînant vers une porte dérobée qui menait à la cave. L'air se rafraîchit instantanément, embaumant les senteurs terreuses du vin et du bois.
« Isidore, où m'emmènes-tu ? » demandai-je, inquiète.
« Tu vas voir, » répondit-il, un sourire énigmatique illuminant son visage. Il ouvrit une lourde porte en chêne, révélant une pièce secrète, éclairée par la seule lueur d'une bougie. Au centre de la pièce, trônait une bouteille de champagne d'une taille impressionnante, enveloppée dans une toile d'araignée de poussière.
« Qu'est-ce que c'est ? » demandai-je, fascinée.
« Notre futur, Chloé, » répondit-il, sa voix grave et solennelle. « Ou plutôt, ce qui aurait pu être notre futur. »
Il s'approcha de la bouteille et dépoussiéra l'étiquette. J'écarquillai les yeux en la lisant. « Cuvée Chloé », était-il écrit en lettres dorées.
« Mon père et le tien avaient prévu de nous marier pour mettre fin à la rivalité entre nos familles, » expliqua Isidore. « Cette cuvée devait être le symbole de notre union. Mais tu sais ce qui s'est passé ensuite. »
Je me souvenais parfaitement. Le scandale. La trahison. La rupture. Tout avait volé en éclats.
« Pourquoi me montres-tu ça, Isidore ? » demandai-je, le cœur battant la chamade.
Il se retourna vers moi, son visage sombre et déterminé. « Parce que je veux savoir si tu ressens la même chose que moi, Chloé. Si, au fond de toi, tu as encore une once d'espoir. Parce que je ne vais pas épouser cette femme. »
Et à ce moment précis, alors qu'il s'approchait de moi, je vis ma mère apparaître dans l'embrasure de la porte. Son visage était livide. « Chloé, » dit-elle d'une voix étranglée, « ton père… il vient d'être arrêté. Pour fraude fiscale. C'est Isidore… c'est Isidore qui a tout manigancé ! »