Le Goût Amer des Roses Fanées

Chapter 1 — Le Goût Amer des Roses Fanées

Le champagne avait le goût de cendres sur ma langue, un présage funeste parfaitement accordé à la soirée. Six mois. Six mois jour pour jour depuis qu'Martin, mon Martin, reposait sous le marbre froid du cimetière du Père Lachaise. Six mois que mon cœur s'était transformé en un bloc de glace, aussi impénétrable que les secrets que son cercueil emportait avec lui.

J'observe la foule de la galerie d'art. Des sourires forcés, des robes de créateurs qui coûtent plus cher qu'un appartement à Belleville, des chuchotements assassins dissimulés derrière des éventails en soie. Le vernissage de ce soir, censé célébrer le nouveau prodige de la scène artistique parisienne, n'est rien de plus qu'une mascarade. Une mascarade à laquelle je dois participer, contrainte et forcée.

Je suis Juliette Picard, et j'étais la fiancée d'Martin. J'étais, car Martin est mort. Un accident, ont-ils dit. Une banale collision sur le périphérique, un chauffard ivre, une tragédie sans nom. Mais je ne crois pas aux coïncidences. Martin était sur le point de dénoncer quelque chose. Quelque chose de gros. Quelque chose qui a fait de lui une cible.

La galerie, « L'Oeil du Cyclone », appartient à la famille de Victor Lamoureux, le meilleur ami d'Martin. Ou du moins, celui qui se prétendait son meilleur ami. C'est Victor qui a organisé ce vernissage, c'est Victor qui a insisté pour que je sois présente. Il me fixe de l'autre bout de la salle, un sourire carnassier illuminant son visage anguleux. Ses yeux, d'un bleu glacial, me mettent mal à l'aise. Il sait que je le soupçonne. Il le savoure.

« Juliette, ma chère ! » Une voix mielleuse me sort de mes pensées. C'est Madame Lamoureux, la mère de Victor. Une femme élégante et perfide, dont la gentillesse feinte ne trompe personne. « Comme tu es courageuse d'être venue. Martin aurait été si fier de toi. »

Je lui offre un sourire crispé. « Merci, Madame Lamoureux. C'est très gentil de votre part. »

« Victor m'a dit que tu t'intéressais à la nouvelle exposition. Il est si talentueux, tu sais. Un vrai don du ciel. » Elle me guide vers une toile immense, représentant un chaos de couleurs et de formes abstraites. « C'est… particulier », je lâche, incapable de trouver un compliment sincère.

« L'art, ma chère, est une question de perception. Et Victor a une vision… unique. » Son regard se pose sur moi, lourd de sous-entendus. « Il a toujours eu un faible pour toi, tu sais. Martin le savait aussi. »

Je sens le rouge me monter aux joues. Le culot de cette femme est sans limites. « Je ne pense pas que ce soit le moment, Madame Lamoureux. »

« Oh, mais si, Juliette. C'est toujours le bon moment pour saisir sa chance. La vie est si courte, tu ne trouves pas ? » Elle me tapote la main avec un sourire venimeux. « Surtout pour certains. »

Je me dégage de son emprise et m'éloigne, le cœur battant la chamade. Son allusion était à peine voilée. Elle sait que je suis une menace. Elle sait que je cherche la vérité sur la mort d'Martin.

Je me faufile à travers la foule, cherchant un visage familier. Je repère Chloé, l'une de mes meilleures amies, près du bar à champagne. Elle travaille comme journaliste pour un magazine d'art et a toujours eu un flair incroyable pour dénicher les scandales. C'est à elle que j'ai confié mes soupçons concernant la mort d'Martin.

« Chloé ! » Je la serre dans mes bras. « Je n'en peux plus. J'ai l'impression d'étouffer ici. »

Elle me regarde avec compassion. « Je sais, ma belle. C'est un vrai supplice. Mais on va découvrir ce qui s'est réellement passé. » Elle me tend une coupe de champagne. « Bois ça. Tu en as besoin. »

Je prends une gorgée, essayant de calmer mes nerfs. « J'ai parlé à Madame Lamoureux. Elle m'a… menacée. »

Chloé fronce les sourcils. « Qu'est-ce qu'elle a dit ? »

Je lui raconte la conversation, mot pour mot. Chloé écoute attentivement, son regard s'assombrissant au fur et à mesure. « C'est clair, ils savent que tu es sur leur piste. Il faut faire attention, Juliette. Tu pourrais être en danger. »

« Je sais. Mais je ne peux pas reculer. Je dois savoir la vérité. Pour Martin. »

Chloé me prend la main. « Je suis là pour toi. On va le faire ensemble. » Elle jette un coup d'œil à sa montre. « J'ai une information qui pourrait t'intéresser. J'ai réussi à obtenir le rapport d'expertise de la voiture d'Martin. »

Mon cœur rate un battement. « Et alors ? Qu'est-ce qu'il dit ? »

Chloé hésite. « Il y a quelque chose d'étrange. Les freins avaient été sabotés. »

Un frisson me parcourt l'échine. Ce n'était pas un accident. C'était un meurtre. « Qui a fait ça, Chloé ? Qui a tué Martin ? »

Chloé baisse la voix. « Le rapport mentionne une signature. Une marque spécifique utilisée par un mécanicien en particulier. Un certain… Jean-Pierre Lemoine. »

Le nom me frappe comme un coup de poing. Jean-Pierre Lemoine était le mécanicien personnel de Victor Lamoureux. Il s'occupait de toutes ses voitures, y compris sa précieuse Porsche noire. Et soudain, tout devient clair. La mascarade, les menaces, le vernissage… Tout était lié.

« Il faut qu'on parle à ce Lemoine, Chloé. Il est la clé de tout ça. »

Chloé acquiesce. « Je vais essayer de le localiser. Mais il faudra être prudents. Si Victor est impliqué, il ne reculera devant rien pour nous faire taire. »

Je la regarde, déterminée. « Je suis prête à tout, Chloé. Je ne laisserai pas le meurtre d'Martin rester impuni. »

Au même instant, la lumière de la galerie vacille. Un projecteur explose dans un fracas de verre. La foule hurle de surprise. Dans la confusion générale, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me retourne et me retrouve face à Victor Lamoureux. Son sourire a disparu. Son regard est froid et menaçant.

« Juliette, ma chère. Il faut qu'on parle. En privé. » Il me tire à l'écart, vers une pièce sombre au fond de la galerie. Je résiste, mais sa poigne est trop forte. « Tu sais trop de choses, Juliette. Et ça, c'est très dangereux. »

Il m'entraîne dans la pièce et referme la porte derrière nous. Je suis piégée. Seule avec l'assassin de mon fiancé.