L'Interdit de la Côte d'Azur
Chapter 1 — Le Goût Amer des Roses Volées
Le parfum enivrant des roses embaumait la serre, mais pour Inès, il avait le goût amer des secrets et des mensonges. Elle serra plus fort le sécateur, le métal froid offrant un maigre réconfort face à la chaleur suffocante et à la culpabilité qui l’étreignait.
Le Domaine de Thierry, un écrin de verdure luxuriante niché au cœur de la Provence, était son paradis, sa prison dorée. Depuis l'enfance, elle avait arpenté les allées sinueuses des jardins, appris les noms latins des fleurs, respiré l'odeur de la terre humide. Mais aujourd'hui, même la beauté éclatante des roses ne pouvait masquer la vérité : elle était prise au piège d'une passion interdite.
« Inès ? » La voix douce, mais ferme, de sa mère la fit sursauter. Elle se retourna, le visage baissé.
« Oui, Maman ? »
Violette de Thierry, une femme d'une élégance rare, s'approcha. Ses yeux bleus, habituellement remplis de douceur, étaient aujourd'hui empreints d'une tristesse qu'elle connaissait bien. C'était le reflet de sa propre douleur.
« Ton père souhaite te parler dans son bureau. » La phrase était simple, mais son poids était immense. Le père de Inès, le Comte Philippe de Thierry, était un homme de principes, un pilier de la communauté. Et Inès savait pertinemment de quoi il voulait lui parler : son mariage arrangé avec le Duc Armand de Montaigne.
Inès sentit le sang se glacer dans ses veines. Épouser Armand… l'idée même était une torture. Non pas qu'il fût laid ou désagréable. Au contraire, il était beau, riche, puissant. Mais il était aussi froid, distant, et son regard calculateur la mettait mal à l'aise. Elle préférait la mort à cette union.
« Je… je vais y aller, » murmura-t-elle, incapable de soutenir le regard de sa mère. Elle savait qu'Violette comprenait, qu'elle compatissait. Mais dans ce monde d'apparences et de conventions, leurs sentiments n'avaient aucune importance. Seul le prestige de la famille comptait.
Elle quitta la serre, laissant derrière elle le parfum entêtant des roses. Le soleil de Provence frappait le visage, mais elle ne sentait que le froid de la peur. La peur de perdre sa liberté, son bonheur, et surtout… lui.
Le bureau de son père était une pièce austère, dominée par un immense bureau en acajou et des étagères remplies de livres anciens. Le Comte de Thierry était assis derrière son bureau, le visage grave. Sa silhouette imposante remplissait la pièce, écrasant un peu plus Inès sous le poids de son autorité.
« Inès, approche, » dit-il d'une voix qui ne souffrait aucune réplique. Elle obéit, le cœur battant la chamade. L'atmosphère était chargée de tension, presque palpable.
« J'ai reçu une lettre du Duc de Montaigne, » commença-t-il, sans préambule. « Il est impatient de finaliser les arrangements. Le mariage aura lieu dans trois mois. »
Trois mois. Trois mois avant de voir sa vie basculer, de devenir la propriété d'un homme qu'elle ne pouvait supporter. Trois mois avant de devoir renoncer à l'amour véritable.
« Père, je… je ne peux pas, » balbutia-t-elle, les larmes aux yeux. « Je ne peux pas épouser Armand. »
Le Comte fronça les sourcils. « Ne dis pas de sottises, Inès. C'est un excellent parti. Ce mariage assurera l'avenir de notre famille. »
« Mais je ne l'aime pas ! » s'écria-t-elle, laissant enfin éclater la vérité. Le silence qui suivit fut assourdissant. Elle avait osé défier son père, remettre en question son autorité. C'était un acte de rébellion impardonnable.
Le Comte se leva, sa stature dominant Inès. Ses yeux gris étaient d'acier. « L'amour ? Tu crois que l'amour est important dans un mariage ? C'est une illusion, une faiblesse. Tu apprendras à apprécier Armand. »
« Non, Père. Je ne l'épouserai jamais. » Elle planta son regard dans celui de son père, déterminée à se battre pour son bonheur. Pour lui… pour le seul homme qu'elle ait jamais aimé.
Le Comte la fixa un long moment, un éclair de colère noire traversant son regard. Puis, il sourit, un sourire froid et cruel qui glaça le sang de Inès.
« Dans ce cas, ma chère fille, tu ne me laisses pas le choix. Si tu refuses d'obéir à mon souhait, tu seras envoyée au couvent de Sainte-Agnès. Tu y resteras jusqu'à ce que tu comprennes la nécessité de faire ton devoir. »
Inès recula, horrifiée. Le couvent… c'était une sentence. Une vie d'isolement, de privations, loin de tout ce qu'elle aimait. Loin de… lui.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! »
« Je le peux, et je le ferai, » répondit le Comte, impitoyable. « Tu as jusqu'à demain matin pour prendre ta décision. »
Inès quitta le bureau de son père, le cœur brisé. Elle erra dans les jardins, les larmes coulant à flots. Le Domaine de Thierry, autrefois son refuge, était devenu une cage dorée. Elle était prise au piège, déchirée entre son devoir et son cœur.
Elle savait qu'elle ne pouvait pas épouser Armand. Mais l'idée d'être enfermée dans un couvent à jamais la terrifiait. Il ne lui restait qu'une seule solution : fuir. Fuir loin, là où personne ne pourrait la trouver. Et surtout, le rejoindre… lui, son amour interdit.
Elle se dirigea vers l'écurie, une décision folle et désespérée prenant forme dans son esprit. Elle enfourcherait son cheval, Étoile, et galoperait toute la nuit, jusqu'à atteindre la côte. Là, elle trouverait un bateau pour l'emmener loin, très loin. Mais alors qu'elle s'approchait de l'écurie, une silhouette sombre émergea de l'ombre. C'était lui. Son amant. Son frère, Henri.
« Inès, attends ! » souffla-t-il, le visage crispé. « Je sais pour le mariage. Je sais pour le couvent. J'ai quelque chose à te dire… Quelque chose qui va tout changer. » Il hésita, son regard rempli d'une terreur qu'elle n'avait jamais vue auparavant. « Je… je ne suis pas ton frère. »