Sous les Néons de la Perdition
Chapter 1 — Le goût amer du premier mensonge
Le sang avait une odeur de rouille et de regrets. Je pouvais le sentir, chaud et poisseux, sous mes ongles impeccablement manucurés, une ironie cruelle dans ce tableau de perfection soigneusement orchestrée.
J'inspirai profondément, essayant de calmer le tremblement incontrôlable qui s'était emparé de moi. Paris, la ville lumière, s'étendait à mes pieds, un océan scintillant de promesses brisées et de secrets bien gardés. De là, au sommet de cet immeuble haussmannien, mon empire semblait invincible. Mais la vérité, aussi sombre que l'encre, menaçait de tout engloutir.
Je m'appelle Geneviève Morel, et je suis une menteuse. Une voleuse. Une criminelle, peut-être. Et dans ce monde impitoyable que j'ai façonné, la culpabilité est un luxe que je ne peux me permettre.
Le vent glacial d'automne fouettait mon visage alors que je me retournais, laissant derrière moi la silhouette sombre et silencieuse qui gisait sur le sol. Il était temps de rentrer. Il était temps de jouer mon rôle. La pièce allait bientôt commencer.
La Bentley noire attendait en bas, son cuir impeccable brillant sous les réverbères. Mon chauffeur, Jean-Pierre, un homme taciturne dont le visage était aussi buriné que le bois d'un vieux chêne, ouvrit la portière sans un mot. Son silence était une bénédiction. Les questions étaient des vipères rampantes dans mon esprit, et j'avais besoin de calme pour les étouffer.
L'appartement, situé dans le XVIe arrondissement, était un sanctuaire de luxe et de faux-semblants. Des antiquités authentiques côtoyaient des œuvres d'art contemporaines, un reflet de la complexité de ma propre existence. Chaque objet, chaque couleur, chaque parfum avait été choisi avec une précision maniaque, un rempart contre le chaos qui grondait à l'intérieur.
Maman était déjà là, assise dans le salon, un verre de champagne à la main. Son visage, autrefois rayonnant, portait désormais les stigmates du temps et de l'amertume. Ses yeux bleus, autrefois pleins de joie, étaient maintenant des miroirs de son propre désespoir. Elle était l'incarnation de tout ce que je redoutais devenir.
« Geneviève, ma chérie, tu es rentrée tard, » dit-elle, sa voix légèrement éraillée par l'alcool. « Le dîner de la fondation Delacroix est dans moins de deux heures. Madame Morel ne doit jamais être en retard. »
Je lui adressai un sourire que j'avais perfectionné au fil des années, un masque de douceur et d'obéissance. « Je sais, maman. J'étais retenue par une affaire urgente. »
Elle arqua un sourcil, son regard perçant semblant vouloir lire à travers mon âme. « Une affaire urgente ? J'espère que ce n'est pas un de tes… petits amis. Tu sais que ton mariage avec Nathanaël est crucial pour notre avenir. »
Nathanaël. Rien que son nom suffisait à provoquer un frisson de répulsion. Nathanaël de Lefèvre, l'héritier arrogant et sans cœur d'une des plus grandes fortunes de France. Un mariage arrangé, une transaction commerciale déguisée en union sacrée. Mais c'était le prix à payer pour la sécurité, pour le pouvoir, pour la vengeance.
« Nathanaël comprend mes obligations, maman. » Je fis une pause, laissant le mensonge planer entre nous. « Il est très compréhensif. »
Elle but une gorgée de champagne, son regard toujours fixé sur moi. « Compréhensif ? Nathanaël est un homme d'affaires, Geneviève. Il comprend la valeur de ce que tu apportes à la table. N'oublie jamais cela. »
La vérité était que je n'apportais rien d'autre qu'une façade. L'empire Morel était bâti sur des fondations pourries, des secrets inavouables et des dettes abyssales. Mon mariage avec Nathanaël était notre seule planche de salut, la seule façon d'éviter la ruine totale.
Je montai me préparer, laissant maman à ses regrets et à ses illusions. Dans ma chambre, je me débarrassai de mes vêtements, me sentant souillée par le sang et les mensonges. Je me plongeai dans un bain brûlant, espérant purifier mon corps et mon âme.
Mais l'eau, aussi chaude soit-elle, ne pouvait effacer la sensation du métal froid contre ma peau, le poids de la culpabilité qui me rongeait de l'intérieur. J'étais piégée, prise au piège de mes propres ambitions, condamnée à vivre une vie de mensonges et de trahisons.
Après le bain, je me laissai habiller par Sophie, ma femme de chambre. Une robe de soirée en soie noire, des diamants étincelants, un maquillage impeccable. La panoplie parfaite pour une soirée mondaine. Le masque parfait pour dissimuler la vérité.
Dans le miroir, je me vis, une poupée de porcelaine au regard vide. Où était passée la jeune fille pleine de rêves et d'espoir ? Avait-elle été sacrifiée sur l'autel de l'ambition ?
Je descendis rejoindre maman, et ensemble, nous nous rendîmes à la fondation Delacroix. Le gala était une orgie de richesse et de superficialité. Des robes de créateurs, des bijoux extravagants, des sourires forcés et des conversations insignifiantes. Je naviguai dans cette foule de privilégiés avec une aisance apparente, jouant mon rôle à la perfection.
Nathanaël m'attendait à l'entrée, son sourire narquois gravé sur son visage. Il était grand, blond, avec des yeux bleu glacial qui ne reflétaient aucune chaleur. Un prédateur déguisé en prince charmant.
« Geneviève, ma chère, tu es absolument ravissante, » dit-il, sa voix traînant légèrement. Il prit ma main et la baisa, ses lèvres froides et sèches contre ma peau. « J'ai hâte de t'avoir à mon bras pour de bon. »
Je lui adressai un sourire contraint. « Moi aussi, Nathanaël. »
La soirée se déroula comme prévu, une succession de conversations ennuyeuses et de sourires hypocrites. Je serrai des mains, je fis des compliments, je répondis aux questions avec une patience feinte. J'étais une actrice sur une scène, et le monde était mon public.
Mais au milieu de cette mascarade, je sentais un regard pesant sur moi. Un regard intense et pénétrant qui me mettait mal à l'aise. Je cherchai la source de ce regard, balayant la foule du regard.
Et puis, je le vis. Un homme, debout dans l'ombre, à l'écart de la foule. Son visage était caché par les ténèbres, mais ses yeux brillaient d'une intensité troublante. Il me fixait, sans ciller, comme s'il pouvait voir à travers mon âme.
Un frisson me parcourut l'échine. Qui était cet homme ? Que voulait-il ? Pourquoi me regardait-il avec une telle intensité ?
Je tentai de détourner le regard, de me concentrer sur la conversation avec Nathanaël, mais je ne pouvais pas. Mes yeux étaient irrésistiblement attirés par cette silhouette sombre et mystérieuse.
Finalement, l'homme quitta son poste et se dirigea vers moi. Mon cœur battait la chamade, mes mains tremblaient légèrement. Je sentais que quelque chose d'important allait se produire, quelque chose qui allait bouleverser ma vie à jamais.
Il s'approcha de moi, son visage se dévoilant peu à peu dans la lumière. Il était grand, musclé, avec des traits ciselés et un regard perçant. Un visage que je n'avais jamais vu auparavant, mais qui me semblait étrangement familier.
Il s'arrêta devant moi, à quelques centimètres seulement. Ses yeux fixèrent les miens, et je sentis un frisson me parcourir tout le corps.
« Geneviève Morel, » dit-il, sa voix grave et rauque résonnant dans le silence. « Je sais ce que tu as fait. »