Le Duel des Héritiers

Chapter 1 — Un Parfum de Discorde

Le jour où j'ai renversé un café brûlant sur le tailleur Chanel immaculé d'Hadrien de Lacroix, j'aurais dû comprendre que mon destin et le sien seraient inextricablement liés, mais pas de la manière dont les romans à l'eau de rose le promettent.

Hadrien de Lacroix, héritier de la plus grande maison de parfumerie de Grasse, était mon exact opposé : sophistiqué, arrogant, et visiblement né avec une cuillère en argent dans la bouche. Moi, Thaïs Lambert, fille de fleuristes et apprentie parfumeuse, je me battais pour faire ma place dans un monde où les noms de famille comptaient plus que le talent.

L'incident du café, survenu lors d'une réception huppée au Musée International de la Parfumerie, avait été un désastre monumental. Non seulement j'avais ruiné un vêtement valant probablement plus que mon salaire annuel, mais j'avais également attiré sur moi le regard noir d'Hadrien, un regard qui promettait une vendetta aussi subtile qu'implacable.

« Mademoiselle Lambert, » avait-il sifflé, sa voix chargée d'un mépris glacé, « j'espère que vous avez une bonne assurance. Ce tailleur est une pièce unique. »

J'avais bafouillé des excuses, rouge de honte et de colère. L'arrogance d'Hadrien était palpable, une aura de supériorité qui m'irritait au plus haut point. « Je suis sincèrement désolée, Monsieur de Lacroix. Je vous assure que je vais faire le nécessaire pour réparer mes torts. »

« Le nécessaire ? » Il avait levé un sourcil parfait. « Croyez-vous vraiment qu'un simple remboursement suffira ? Le préjudice moral, mademoiselle, a-t-il une valeur pour vous ? »

J'avais serré les poings. « Je ne crois pas que vous ayez subi un préjudice moral, Monsieur. Un tailleur taché, c'est regrettable, mais ce n'est pas une tragédie. »

« Ah, mais ça le deviendra, » avait-il murmuré, un sourire cruel étirant ses lèvres. « Croyez-moi, Mademoiselle Lambert, ça le deviendra. »

La réception avait continué, mais l'ambiance avait été gâchée. J'avais senti le regard d'Hadrien me suivre partout, un prédateur observant sa proie. J'avais essayé de me concentrer sur les senteurs enivrantes des parfums exposés, mais l'image du visage méprisant d'Hadrien revenait sans cesse me hanter.

Quelques jours plus tard, j'avais reçu une convocation pour un entretien d'embauche à la Maison de Lacroix. J'étais à la fois excitée et terrifiée. Travailler pour la plus prestigieuse maison de parfumerie de Grasse était un rêve, mais l'idée de devoir côtoyer Hadrien de Lacroix au quotidien me donnait des sueurs froides.

L'entretien s'était déroulé dans un bureau somptueux, décoré avec un goût impeccable. Hadrien était assis derrière un bureau en acajou massif, son regard perçant analysant chacun de mes mouvements.

« Mademoiselle Lambert, » avait-il dit, sa voix suave et dangereuse, « je suis ravi de vous revoir. J'espère que vous avez mûrement réfléchi aux conséquences de votre maladresse. »

J'avais pris une profonde inspiration. « Monsieur de Lacroix, je suis ici pour postuler à un emploi, pas pour me faire sermonner. Je suis une parfumeuse talentueuse, et je crois que je peux apporter beaucoup à votre entreprise. »

Hadrien avait souri, un sourire qui ne promettait rien de bon. « Le talent, mademoiselle, est une denrée courante. La loyauté, en revanche, est beaucoup plus rare. »

Il s'était penché en avant, ses yeux fixés sur les miens. « Je suis prêt à vous offrir un poste, Mademoiselle Lambert. Un poste très bien rémunéré, avec de grandes responsabilités. Mais il y a une condition. »

« Laquelle ? » avais-je demandé, la gorge sèche.

« Vous travaillerez directement sous mes ordres, » avait-il répondu, un éclair de triomphe dans les yeux. « Et vous ferez exactement ce que je vous dirai, sans poser de questions. »

J'avais hésité. Accepter cet emploi signifiait me placer sous la coupe d'Hadrien de Lacroix, me soumettre à son autorité et à ses caprices. Mais refuser, c'était renoncer à mon rêve, laisser passer l'opportunité de ma vie.

« J'accepte, » avais-je finalement dit, ma voix tremblant à peine. « Mais je tiens à vous prévenir, Monsieur de Lacroix. Je ne suis pas du genre à me laisser marcher sur les pieds. »

« Je n'en attendais pas moins, Mademoiselle Lambert, » avait-il répondu, son sourire s'élargissant. « Je n'en attendais pas moins. »

Mon premier jour à la Maison de Lacroix avait été une épreuve. Hadrien m'avait assigné les tâches les plus ingrates, me faisant sentir comme une simple exécutante plutôt qu'une parfumeuse créative. Il me critiquait sans cesse, remettait en question mes compétences et me rabaissait en public. Ses collègues, visiblement intimidés par son pouvoir, évitaient de me parler, me laissant seule face à son hostilité.

J'avais tenu bon, serrant les dents et me concentrant sur mon travail. Je savais qu'Hadrien cherchait à me faire craquer, à me pousser à la démission. Mais je refusais de lui donner cette satisfaction. J'étais déterminée à lui prouver ma valeur, à lui montrer que j'étais capable de rivaliser avec lui.

Un soir, alors que je travaillais tard dans le laboratoire, Hadrien était entré. Il était visiblement éméché, un verre de cognac à la main.

« Mademoiselle Lambert, » avait-il dit, sa voix pâteuse, « je suis impressionné par votre ténacité. La plupart des gens auraient déjà abandonné. »

« Je ne suis pas la plupart des gens, Monsieur de Lacroix, » avais-je répondu, sans le regarder. « Je suis Thaïs Lambert, et je ne recule devant rien. »

Hadrien avait ri, un rire rauque et désagréable. « C'est ça le problème avec vous, Thaïs. Vous êtes trop ambitieuse. Vous voulez trop, trop vite. »

Il s'était approché de moi, son haleine chargée d'alcool. « Vous savez, Thaïs, il y a une autre façon d'obtenir ce que vous voulez. Une façon plus facile, plus agréable. »

Il avait tendu la main vers moi, mais je l'avais repoussé violemment.

« Ne me touchez pas, » avais-je dit, ma voix tremblant de colère. « Je n'ai pas besoin de vos avances pour réussir. »

Hadrien avait reculé, un regard noir dans les yeux. « Vous allez le regretter, Thaïs. Vous allez amèrement le regretter. »

Il était sorti du laboratoire en claquant la porte, me laissant seule, tremblante de peur et de rage. Je savais qu'il avait franchi une ligne, que notre relation avait pris une tournure encore plus dangereuse.

Le lendemain matin, en arrivant au travail, j'avais découvert que ma formule de parfum, celle sur laquelle je travaillais depuis des semaines, avait disparu. Tous mes fichiers, toutes mes notes, avaient été effacés. J'avais le cœur brisé, le sentiment d'avoir été trahie et volée.

En entrant dans le bureau d'Hadrien pour lui faire part de ma découverte, je l'avais trouvé en grande conversation avec un client important. Il m'avait saluée avec un sourire narquois et m'avait présentée comme « la jeune et talentueuse parfumeuse qui allait bientôt révolutionner le monde de la parfumerie. »

Puis, il avait présenté au client… ma formule. Ma formule volée, portant désormais le nom de Maison de Lacroix.

Il m'avait jeté un regard. Un regard qui disait clairement : « Qu'allez-vous faire maintenant, Thaïs ? »