Le Sang sur la Soie
Chapter 1 — Le Sang sur la Soie
Le goût du sang, ferreux et âcre, était la seule chose que Juliette sentait encore. Pas la douleur lancinante dans sa tempe, ni le froid mordant du sol en béton sous elle. Juste le sang, et la certitude que, dans les prochaines minutes, elle allait probablement mourir.
Elle avait vingt-trois ans, une licence en histoire de l’art, et un don certain pour se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Ce soir, le mauvais endroit était un entrepôt désaffecté dans le 13ème arrondissement de Paris, et le mauvais moment était une transaction qui avait visiblement mal tourné.
Juliette travaillait comme serveuse au « Chat Noir », un cabaret discret mais réputé de Montmartre. C’était un job comme un autre, juste ce qu’il fallait pour payer son loyer et ses cours de peinture. Elle ne savait rien des combines louches qui se tramaient dans les salons privés à l’arrière, jusqu’à ce que son chef, Monsieur Picard, lui demande un soir de remplacer une serveuse malade pour un événement spécial. Un simple service, avait-il insisté, avec un pourboire conséquent à la clé.
Le pourboire s’annonçait effectivement conséquent, mais l’événement spécial ressemblait davantage à une réunion de la mafia qu’à une dégustation de champagne. Des hommes en costumes sombres, des visages impassibles, et une tension palpable qui vous écorchait les nerfs. Elle avait servi des verres, esquissé des sourires professionnels, et essayé de se faire aussi discrète qu’une souris dans une cathédrale.
Tout avait basculé quand un homme, massif et tatoué, avait accusé un autre de trahison. Les mots avaient volé, puis les poings, et enfin les armes. Juliette s’était jetée à terre, priant pour que les balles l’épargnent. Une balle perdue l’avait effleurée à la tempe, la mettant KO sur le coup. Maintenant, elle était réveillée, ligotée à une chaise, et entourée d’hommes qui semblaient plus en colère que jamais.
« Alors, la petite colombe, on se réveille enfin ? » La voix était rauque, glaciale. Un homme s’approcha, son visage dissimulé par l’ombre de son chapeau. Il portait un costume impeccable, taillé sur mesure, et une bague massive en or blanc à l’annulaire. Le genre d’homme qui pouvait vous faire disparaître sans laisser de trace, juste en claquant des doigts.
Juliette déglutit difficilement. Sa gorge était sèche, sa bouche pâteuse. « Je… je ne sais rien. Je suis juste une serveuse. »
L’homme ricana. Un son bref et cruel. « Une serveuse qui a vu beaucoup trop de choses. Tu sais, la discrétion est une vertu très prisée dans ce milieu. Et toi, ma chère, tu as perdu ton droit à la discrétion. »
Il fit un signe de la main. Un de ses hommes s’approcha, tenant un chiffon imbibé d’un liquide qui sentait l’eau de javel. La panique monta en Juliette comme une vague déferlante. Elle ferma les yeux, se préparant au pire.
« Tu sais, » reprit l’homme à la voix glaciale, s’accroupissant devant elle pour que leurs yeux soient au même niveau, « il y a toujours un moyen de racheter ses erreurs. Une façon de prouver sa loyauté. » Il marqua une pause, son regard perçant la fixant intensément. « Dis-moi, Juliette… Es-tu prête à faire ce qu’il faut pour rester en vie ? »
Il se redressa et, pour la première fois, la lumière dévoila son visage. Un visage d’ange, des traits parfaits, mais des yeux… des yeux d’un bleu glacial, dépourvus de toute chaleur humaine. Un visage qu’elle connaissait. Un visage qui hantait ses rêves depuis des années. C’était lui. L’homme qu’elle avait aimé autrefois. L’homme qu’elle croyait mort. Arnaud Girard.