L'Étreinte de l'Ombre

Chapter 1 — L'Étreinte de l'Ombre

Le goût du sang, métallique et chaud, imprégnait mes lèvres. Pas le mien, du moins pas directement. Le sien. Il était là, à mes pieds, un amas de costume sombre et de regrets trop tardifs. La pluie fine de la Côte d'Azur se mêlait au rouge écarlate qui s'étendait sur les pavés blancs, une ironie cruelle dans ce décor de carte postale.

Je m'appelle Geneviève. Geneviève Delaporte. Mon nom, autrefois synonyme d'élégance et de respectabilité dans les cercles restreints de Monaco, est désormais murmuré avec un mélange de crainte et de fascination malsaine. Cinq ans. Cinq ans que j'ai embrassé les ténèbres, cinq ans que j'ai fait de la vengeance un art, une symphonie macabre jouée sur la Riviera.

Mon père, Henri Delaporte, était un homme. Un homme bon, paraît-il. Un homme naïf, surtout. Il avait bâti un empire sur la construction, un empire propre, honnête. Jusqu'à ce que… ils arrivent. La Famille. Une pieuvre tentaculaire dont les ramifications s'étendaient de Marseille à Nice, étouffant tout sur son passage. Ils ont voulu acheter mon père. Il a refusé. Ils ont pris ce qu'il avait de plus cher : sa vie.

La justice ? Elle a fermé les yeux. L'argent, vous savez, peut acheter beaucoup de choses, même le silence. J'avais vingt ans, le cœur brisé et une rage froide qui commençait à bouillonner dans mes veines. J'aurais pu m'effondrer. J'aurais pu disparaître. Mais j'ai choisi une autre voie. Une voie sombre, sinueuse, pavée de remords et de sacrifices.

J'ai appris. J'ai observé. J'ai séduit. J'ai manipulé. Je suis devenue l'ombre de moi-même, une arme forgée dans la douleur et alimentée par la vengeance. J'ai infiltré leurs cercles, gagné leur confiance, découvert leurs secrets. Un par un, ils ont payé. Chaque chute, chaque scandale, chaque mort était une note de ma symphonie.

Ce soir, c'était au tour de Jean-Luc Lemoine. Un homme d'affaires véreux, blanchisseur d'argent pour la Famille. Il avait cru pouvoir me berner, me manipuler. Il avait sous-estimé ma détermination, ma soif inextinguible de justice… ou peut-être, tout simplement, ma folie.

« Tu… tu es une diablesse… », avait-il murmuré, le regard suppliant, alors que je resserrais mon emprise sur sa gorge. Je n'avais pas répondu. Ses mots étaient inutiles. Il était juste une étape, un pion sur mon échiquier macabre.

Je me relève, ajustant ma robe de soirée noire, une création Yves Saint Laurent qui coûte plus cher que sa vie. Le vent marin soulève mes cheveux, me fouettant le visage. Je suis glacée, intérieurement et extérieurement. Ce n'est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière.

Un phare lointain balaie l'horizon de sa lumière intermittente. Un symbole. Je suis un phare dans la nuit, guidant les âmes perdues vers un port sûr… ou les navires imprudents vers les récifs acérés. Cela dépend de quel côté vous vous trouvez.

Mon téléphone vibre. Un message crypté. Un rendez-vous. Demain, à Nice. Quelqu'un veut me rencontrer. Quelqu'un d'important. Quelqu'un qui pourrait changer la donne. La Famille, sans doute. Ils savent. Ils ont toujours su. Mais ils ont attendu. Ils ont observé. Ils ont joué avec moi, comme un chat avec une souris.

Je souris, un sourire froid et calculateur. Ils pensent me faire peur ? Ils se trompent. Je suis Geneviève Delaporte, et j'ai plus d'un tour dans mon sac. La partie ne fait que commencer.

Je me dirige vers ma voiture, une Aston Martin noire aux vitres teintées. Mon chauffeur, Dimitri, un ancien légionnaire au visage buriné et aux yeux d'acier, m'attend, impassible. Il ne pose jamais de questions. Il exécute. C'est pour cela que je l'ai choisi.

« À la maison, Dimitri », dis-je, d'une voix lasse. La maison. Un havre de paix illusoire, perché sur les hauteurs de Monaco, avec vue imprenable sur la mer. Un endroit où je peux enlever mon masque, du moins pour quelques heures. Un endroit où je peux laisser libre cours à mes démons.

Le trajet est silencieux. La ville scintille de mille feux, une constellation artificielle qui contraste avec l'obscurité de mon âme. Je repense à Jean-Luc Lemoine. À son regard suppliant. À sa peur. Est-ce que je prends plaisir à ça ? Est-ce que je suis devenue un monstre ?

La question me hante depuis des années. La réponse, je la connais déjà. Oui. Je suis un monstre. Mais un monstre nécessaire. Un monstre qui se bat contre d'autres monstres, encore plus cruels, encore plus impitoyables.

Arrivée à la villa, je me débarrasse de ma robe, de mes chaussures. Je me sens sale, souillée. Je prends une douche brûlante, essayant de laver le sang, la peur, la culpabilité. En vain. Ils sont incrustés dans ma peau, dans mon esprit.

Je m'enveloppe dans un peignoir de soie et me dirige vers le bar. Un verre de whisky, sec. Le feu liquide me brûle la gorge, me réchauffe l'intérieur. Je me regarde dans le miroir. Un visage pâle, des yeux sombres, des traits tirés. Je ne me reconnais plus.

Je suis une marionnette. Une marionnette entre les mains du destin… ou peut-être, entre les mains de quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui tire les ficelles, qui orchestre ma vie. Quelqu'un qui me manipule, comme je manipule les autres.

La pensée me glace le sang. Qui ? Qui pourrait avoir un tel pouvoir sur moi ? La Famille ? Peut-être. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus insidieux. Quelque chose que je ne comprends pas encore.

Je finis mon whisky d'une traite et me dirige vers la chambre. Le lit est immense, vide. Je me glisse sous les draps, essayant de trouver le sommeil. Impossible. Mon esprit est en ébullition.

Le message. Le rendez-vous. Nice. Demain. Qui m'attend ? Qu'est-ce qu'il veut ? Quelles sont ses intentions ?

Une photo. Soudain, une image floue émerge de ma mémoire. Un visage. Des yeux. Un sourire. Un homme. Un homme que je n'ai pas vu depuis des années. Un homme que je croyais mort.

Le souffle coupé, je me redresse dans le lit. Non. Ce n'est pas possible. Il ne peut pas être vivant. C'est un fantôme. Un spectre de mon passé. Un cauchemar qui revient me hanter.

Mais la certitude est là, implacable. Demain, à Nice, je vais le revoir. Lui. L'homme qui a brisé mon cœur. L'homme qui a trahi mon père. L'homme qui a disparu sans laisser de traces. L'homme que j'ai aimé plus que tout au monde. Et cet homme... cet homme travaille pour la Famille.