Le Dernier Tango à Pigalle
Chapter 1 — Le goût amer du champagne
Le champagne avait un goût de cendres sur ma langue, un présage funeste que j'aurais dû écouter. La robe en satin noir, choisie avec tant de soin, me collait à la peau, symbole ironique d'un deuil qui commençait à peine. Ce n'était pas mon mariage, mais il aurait tout aussi bien pu l'être.
J'observais Léandre, de l'autre côté de la salle, son sourire charmeur déployé comme un piège. Les lumières tamisées du casino de Monte-Carlo jouaient sur ses traits, adoucissant la cruauté que je connaissais si bien. Il était le roi de cet empire de faux-semblants, et j'étais sa captive consentante.
« Alors, Chloé, tu sembles bien pensive, » murmura une voix à mon oreille. C'était Isabelle, ma soi-disant amie, son regard brillant d'une curiosité malsaine. Sa robe rouge écarlate criait son ambition, une ambition que je connaissais trop bien pour l'avoir partagée.
« Je savoure simplement la soirée, » répondis-je, forçant un sourire. Le mensonge était aussi facile que respirer. Savourer ? J'étais en train de suffoquer.
Le casino bourdonnait d'une énergie feinte. Des rires trop forts, des chuchotements avides, le cliquetis des jetons qui symbolisaient des vies brisées. C'était un théâtre de l'absurde, et Léandre en était le metteur en scène impitoyable. Il avait bâti son empire sur le malheur des autres, un empire dans lequel j'étais désormais une pièce maîtresse, une monnaie d'échange.
J'avais rencontré Léandre il y a deux ans, lors d'une vente aux enchères caritative à Paris. J'étais une jeune galeriste, pleine d'idéaux et d'illusions. Il était un homme d'affaires influent, charismatique et terriblement séduisant. Il m'avait courtisée avec une passion dévorante, me promettant un monde de luxe et d'aventures. Naïve, j'avais cru à son amour, aveuglée par le prestige et l'attrait du pouvoir.
La vérité avait éclaté comme un coup de tonnerre quelques mois plus tard. Son argent était taché de sang, son empire bâti sur des dettes et des secrets inavouables. J'avais voulu partir, m'enfuir loin de lui et de ses machinations, mais il était trop tard. J'étais prise au piège, liée à lui par un contrat que je n'avais pas compris, un contrat qui engageait ma famille et mon avenir.
Ce soir, l'enjeu était particulièrement élevé. Léandre avait promis de régler les dettes de mon père, des dettes de jeu abyssales qui le menaçaient de ruine. En échange, je devais séduire un de ses rivaux, un homme puissant et influent nommé Victor Martel. Le séduire, le manipuler, et obtenir des informations cruciales pour les affaires d'Léandre.
L'idée me répugnait, mais je n'avais pas le choix. Mon père était tout ce qui me restait, et j'étais prête à tout pour le protéger, même à me salir les mains.
J'aperçus Victor Martel arriver, entouré d'une garde rapprochée impressionnante. Il avait l'air plus vieux que sur les photos, son visage marqué par les épreuves et les compromissions. Ses yeux, cependant, brillaient d'une intelligence acérée, un défi silencieux lancé à quiconque oserait le sous-estimer.
Léandre me fit un signe de tête, un ordre silencieux que je ne pouvais ignorer. Je pris une profonde inspiration, ravalai mon dégoût et me dirigeai vers Victor Martel, le sourire aux lèvres.
« Monsieur Martel, » dis-je d'une voix assurée, « quelle agréable surprise de vous rencontrer ici. »
Il se tourna vers moi, son regard perçant me scrutant de la tête aux pieds. Un silence pesant s'installa, un duel silencieux où chacun évaluait la force de l'autre. Finalement, un sourire lent se dessina sur ses lèvres.
« Mademoiselle… ? »
« Chloé, » répondis-je, « Chloé Blanchard. »
« Mademoiselle Blanchard, » dit-il, sa voix grave et rauque vibrant d'une sensualité dangereuse, « le plaisir est entièrement pour moi. »
Il me prit la main et la baisa avec une déférence exagérée, ses yeux ne quittant jamais les miens. J'essayai de ne pas trembler, de ne pas laisser transparaître la peur qui me tenaillait les entrailles. J'étais un pion dans un jeu dangereux, et je savais que ma vie ne serait plus jamais la même.
Nous discutâmes de choses et d'autres, de l'art, de la musique, du climat agréable de la Côte d'Azur. Il était charmant, cultivé, et terriblement perspicace. Je sentais qu'il me jaugerait, cherchant à percer mon masque de fausse innocence.
Au bout d'une heure, il m'invita à le suivre sur la terrasse, pour prendre l'air et admirer la vue sur la mer. J'acceptai, le cœur battant la chamade. Le piège se refermait doucement, inexorablement.
Sur la terrasse, le vent marin balayait les cheveux de mon visage. La nuit était claire, constellée d'étoiles qui semblaient moquer mon désespoir. Victor Martel s'approcha de la rambarde, fixant l'horizon d'un air pensif.
« Vous savez, Mademoiselle Blanchard, » dit-il en se tournant vers moi, « j'ai l'impression que vous ne me dites pas tout. »
Je sentis le sang se glacer dans mes veines. Était-ce un test ? Savait-il déjà quelque chose ?
« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, » répondis-je, essayant de rester calme.
Il sourit, un sourire froid et impitoyable qui me glaça le sang. « Oh, je crois que vous comprenez parfaitement. Et je crois aussi que vous travaillez pour Léandre Rousseau. »
Mon cœur rata un battement. Comment le savait-il ? Qui lui avait dit ?
Avant que je puisse répondre, une ombre surgit derrière Victor Martel. Un homme grand et massif, le visage dissimulé sous une cagoule, le saisit par les épaules et le poussa violemment par-dessus la rambarde. Un cri de surprise, puis le silence. Le bruit sourd d'un corps s'écrasant sur les rochers en contrebas.
Je restai figée, pétrifiée par l'horreur. Victor Martel venait d'être assassiné, juste devant moi. Et j'étais complice, que je le veuille ou non.
L'homme à la cagoule se tourna vers moi, ses yeux noirs brillant d'une lueur menaçante. Il s'approcha, lentement, inexorablement. Je voulais crier, m'enfuir, mais mes jambes étaient paralysées par la peur. Il s'arrêta à quelques centimètres de moi, et murmura d'une voix rauque, à peine audible :
« Bienvenue dans le jeu, Chloé. »