Le Café au Coin de la Rue Mouffetard
Chapter 1 — Le parfum oublié des lilas blancs
Le son strident de la sonnerie du téléphone la fit sursauter, arrachant Léonie à la torpeur douceâtre du souvenir. Cinq ans. Cinq longues années s'étaient écoulées depuis qu'elle avait entendu cette voix pour la dernière fois. Une voix qu'elle avait juré d'oublier, mais qui résonnait toujours, implacablement, dans les recoins les plus sombres de son cœur.
Elle hésita, la main tremblante au-dessus du combiné. L'écran affichait un numéro inconnu, mais une intuition glaciale lui soufflait la vérité à l'oreille. C'était lui. Forcément lui. Après toutes ces années de silence, de tentatives maladroites pour reconstruire une vie sans lui, il revenait frapper à sa porte, sans prévenir, comme un voleur dans la nuit.
Léonie prit une profonde inspiration, essayant de calmer les battements affolés de son cœur. Elle travaillait dur pour arriver où elle était, et elle ne laisserait personne, surtout pas lui, détruire l'équilibre fragile qu'elle avait si péniblement bâti. Elle décrocha. « Allô ? » dit-elle, la voix légèrement rauque.
Un silence. Un silence lourd de sens, chargé de souvenirs enfouis, un silence qui lui coupa le souffle. Puis, enfin, la voix qu'elle redoutait et désirait entendre par-dessus tout brisa le silence. « Léonie… c'est moi, Pascal. »
Le nom, prononcé avec cette intonation si particulière, la ramena instantanément à l'été de ses vingt ans, à la douceur des nuits étoilées passées sur la Côte d'Azur, au parfum enivrant des lilas blancs qui embaumait leur amour naissant. Un amour passionné, dévorant, qui avait brûlé avec une intensité fulgurante avant de se consumer en cendres amères.
Elle ferma les yeux, luttant contre l'envie irrésistible de raccrocher et de se replonger dans le cocon protecteur de son présent. Mais il était trop tard. Le passé était là, à nouveau, tangible, implacable, prêt à la submerger.
« Pascal, » répondit-elle simplement, essayant de masquer la tempête d'émotions qui la ravageait. « Qu'est-ce que tu veux ? »
« Je sais que ça fait longtemps, » dit-il, sa voix hésitante, presque suppliante. « Mais il faut que je te voie. J'ai quelque chose d'important à te dire. »
Léonie laissa échapper un soupir las. « Pascal, nous n'avons plus rien à nous dire. Tout est fini entre nous depuis longtemps. »
« Non, Léonie, tu te trompes. Ce n'est pas fini. Ce ne sera jamais fini. » Il marqua une pause, puis ajouta, d'une voix presque inaudible : « Notre fille a besoin de toi. »
Le choc la frappa de plein fouet, la laissant sans voix, incapable de réagir. Sa fille ? Pascal parlait-il de… non, c'était impossible. Elle avait toujours cru… Il lui avait dit…
Elle se souvint soudain de cette nuit fatidique, il y a cinq ans, sur la plage de Nice. Leurs mots, amers et violents, résonnaient encore dans sa tête. Lui, l'accusant de tous les maux, la traitant d'égoïste et d'inconséquente. Elle, blessée et humiliée, lui jurant de ne plus jamais le revoir. Et puis, la séparation brutale, sans un regard en arrière, sans un mot d'explication.
Elle avait quitté Nice le lendemain matin, le cœur brisé et l'âme en lambeaux, déterminée à effacer Pascal de sa mémoire. Elle s'était réfugiée à Lyon, loin de la mer et des souvenirs, où elle avait trouvé un emploi dans une petite librairie du Vieux Lyon. Elle s'était plongée corps et âme dans le travail, essayant d'oublier la douleur lancinante de la perte. Elle avait même cru, pendant un temps, qu'elle y était parvenue.
Mais voilà que le passé la rattrapait, sous la forme d'une révélation inattendue et bouleversante. Une fille ? Elle avait une fille ? Comment était-ce possible qu'Pascal lui ait caché une chose pareille ? Et pourquoi revenait-il maintenant, après toutes ces années de silence ?
« De quoi… de quoi parles-tu ? » balbutia-t-elle, la voix étranglée par l'émotion.
« Je sais que c'est difficile à entendre, Léonie, mais c'est la vérité. Léa a cinq ans. Elle est… elle est malade. Et elle a besoin de te connaître. »
Malade ? Le mot résonna dans sa tête comme un coup de tonnerre. Sa fille, une enfant qu'elle n'avait jamais connue, était malade. Et Pascal, l'homme qu'elle avait aimé et haï plus que tout au monde, lui demandait de l'aider.
Elle resta silencieuse, incapable de formuler une réponse cohérente. Son esprit était en ébullition, assailli par des questions et des doutes. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui avait-il caché l'existence de cette enfant pendant si longtemps ? Et surtout, comment pouvait-elle affronter le passé, faire face à Pascal et découvrir l'existence de cette fille, alors que son cœur était encore si fragile et meurtri ?
« Léonie, s'il te plaît, réponds-moi, » insista Pascal, sa voix empreinte d'une angoisse palpable. « Je sais que je n'ai pas le droit de te demander ça, mais je suis désespéré. Je ne sais plus quoi faire. »
Elle prit une profonde inspiration, essayant de rassembler ses esprits. Elle devait rester calme, réfléchir posément avant de prendre une décision. Mais au fond d'elle, elle savait déjà quelle serait sa réponse. Elle ne pouvait pas ignorer l'appel d'une enfant, une enfant qui portait son sang et qui avait besoin d'elle.
« Où êtes-vous ? » demanda-t-elle enfin, sa voix tremblante mais déterminée. « Où est Léa ? »
« Nous sommes à Nice, » répondit Pascal. « À la maison. »
Nice. La ville de leurs souvenirs, la ville de leur amour perdu, la ville qu'elle avait fui pour se reconstruire. Elle allait devoir y retourner, affronter son passé et découvrir la vérité sur cette enfant. Et peut-être, au bout du compte, se donner une seconde chance.
« Je prends le premier train, » dit-elle. « Je serai là demain matin. »
Un silence soulagé suivit, puis un simple « Merci, Léonie. Merci du fond du cœur. »
Elle raccrocha, le cœur battant la chamade. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par un mélange d'appréhension et d'excitation. Demain, sa vie allait basculer à nouveau. Demain, elle allait découvrir la vérité sur Léa et affronter Pascal. Et peut-être, au bout du compte, se donner une seconde chance.
Mais alors qu'elle commençait à préparer sa valise, un détail la frappa, la glaçant jusqu'aux os. Si Léa avait cinq ans, cela signifiait qu'elle était née peu de temps après leur séparation. Or, Pascal lui avait toujours affirmé qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfants. Il lui avait même montré des examens médicaux pour le prouver. Alors, pourquoi lui avait-il menti ? Et que cachait-il d'autre ?