Le Serment des Lavandes

Chapter 1 — Le Goût Amer des Roses Volées

Le parfum enivrant des roses embaumait l'air, un ironique contraste avec le nœud de culpabilité qui me serrait la gorge. J'aurais dû être en train de dire « oui » devant l'autel, parée de blanc et rayonnante de bonheur. Au lieu de ça, j'étais cachée derrière un massif de rosiers centenaires, le cœur battant la chamade alors que j'observais son arrivée.

Mon mariage avec Quentin de Laurent était l'événement mondain de l'année sur la Côte d'Azur. La Villa des Rêves, notre propriété familiale surplombant Nice, resplendissait sous le soleil méditerranéen, décorée avec un luxe ostentatoire qui ne laissait aucun doute sur la richesse de nos familles. Les Laurent, magnats de l'industrie du parfum, et les Roche, propriétaires de vignobles prestigieux, unissaient leurs forces dans une alliance qui promettait pouvoir et prospérité. Du moins, c'est ce que tout le monde pensait.

J'avais toujours su qu'épouser Quentin faisait partie du plan. Depuis l'enfance, nos familles avaient tissé des liens, nous préparant à ce jour fatidique. Quentin était beau, intelligent, et incroyablement riche. Un parti parfait, selon ma mère, Raphaëlle. Mais il y avait un problème, un obstacle insurmontable qui réduisait en cendres toutes les promesses de bonheur futur. Un homme dont le simple nom suffisait à embraser mon âme : Gabriel.

Gabriel Rossi était le chef jardinier de la Villa des Rêves. Un homme simple, aux mains calleuses et au regard perçant, capable de faire éclore la beauté même dans les terres les plus arides. Il n'avait rien à voir avec le monde clinquant et superficiel auquel j'étais destinée. Pourtant, depuis le jour où nos regards s'étaient croisés pour la première fois, dans l'ombre fraîche de la serre, une étincelle avait jailli, consumant toutes les barrières sociales et les obligations familiales.

Je me souviens encore de ce jour comme si c'était hier. J'avais quatorze ans, et je m'étais enfuie de la réception guindée organisée par ma mère pour échapper à l'ennui mortel des conversations sur la bourse et les dernières tendances de la mode. La serre, habituellement interdite aux invités, était mon refuge secret. C'est là que je l'avais rencontré.

Il était agenouillé devant un parterre de violettes, ses mains habiles travaillant la terre. Son visage, baigné de la lumière tamisée filtrant à travers les vitres, était concentré et serein. Je me suis approchée, fascinée par la délicatesse de ses gestes. « Elles sont magnifiques, » avais-je murmuré, brisant le silence.

Il avait levé les yeux, surpris. Son regard, d'un bleu profond comme la mer par temps clair, m'avait transpercée. « Mademoiselle Roche, » avait-il dit, sa voix grave et douce à la fois. « Je ne savais pas que vous aimiez les fleurs. »

« Plus que les bijoux et les robes de soirée, » avais-je répondu, un sourire timide éclairant mon visage. À partir de ce jour, la serre était devenue notre lieu de rencontre secret. Il m'avait appris les noms des plantes, leurs secrets, leur histoire. Il m'avait appris à aimer la terre, à sentir la vie qui pulsait sous mes doigts. Il m'avait appris, surtout, à écouter mon cœur.

Au fil des années, notre amitié s'était transformée en quelque chose de plus profond, de plus intense. Un amour interdit, condamné dès sa naissance par les conventions sociales et les ambitions de nos familles. Nous avions lutté contre ce sentiment, essayant de le réprimer, de le nier. Mais l'attraction était trop forte, irrésistible. Nous étions comme deux aimants, attirés l'un vers l'autre malgré les obstacles qui se dressaient sur notre chemin.

La veille de mon mariage, Gabriel m'avait suppliée de fuir. « Ne fais pas ça, Gisèle, » m'avait-il dit, les yeux remplis de désespoir. « Tu ne seras jamais heureuse avec Quentin. Viens avec moi. Nous pouvons partir loin d'ici, recommencer une nouvelle vie. »

J'avais hésité, partagée entre mon devoir envers ma famille et mon amour pour Gabriel. La peur de les décevoir, de les blesser, était immense. Mais l'idée de passer le reste de ma vie sans lui était insupportable. Alors, j'avais pris ma décision. « Je te rejoindrai, » avais-je murmuré, les larmes coulant sur mes joues. « Je te rejoindrai demain. »

Et maintenant, j'étais là, cachée derrière les rosiers, attendant son signal. Il avait promis de venir me chercher avant la cérémonie, de m'emmener loin de tout ça. J'avais le cœur battant, l'estomac noué. La tension était palpable, l'air vibrionnant d'anticipation. Chaque craquement de branche, chaque bruissement de feuilles me faisait sursauter.

Soudain, une silhouette est apparue au bout de l'allée. Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. C'était lui. Il avançait à pas rapides, le visage dissimulé sous un chapeau de paille. Il s'est approché des rosiers, son regard cherchant le mien. Mais ce n'était pas Gabriel. C'était Quentin. Un sourire froid et calculateur illuminait son visage. Dans sa main, il tenait une petite fiole en verre. Une fiole que je connaissais trop bien. La fiole du parfum « Roses Volées », créé spécialement pour moi par les parfumeurs Laurent. Un parfum auquel j'étais allergique. Un parfum qui, à forte dose, pouvait être mortel.