La Dette de Chair

Chapter 1 — Le Baiser du Serpent

Le sang. Toujours le sang. Il imprégnait le cuir de mes gants, une odeur âcre qui refusait de me quitter, même après des heures. Ce soir, il avait une couleur plus sombre, plus profonde, presque noire sous la faible lumière de la ruelle.

Je m'appelle Séraphine Ferrand, et le sang est mon affaire. Pas au sens propre, bien sûr. Je ne suis pas médecin, ni infirmière. Je suis… disons, une facilitatrice. Je facilite les arrangements. Je fais disparaître les problèmes, souvent les problèmes les plus sanglants.

Ce soir, le « problème » était un homme, étalé comme une marionnette brisée sur le pavé humide d'une ruelle sordide du Vieux Lyon. Un règlement de comptes classique, trop classique à mon goût. Deux balles dans la poitrine, une dans la tête. Net, précis, professionnel. Le genre de travail que j'apprécie, même si j'aimerais ne plus jamais avoir à le voir.

« Alors, Séraphine ? » La voix rauque de Jean-Luc, mon associé, me tira de mes pensées. Il se tenait à l'entrée de la ruelle, une cigarette coincée entre les lèvres, la fumée se mêlant à la brume nocturne. « Tout est en ordre ? »

« Presque. Il faut faire vite. Les voisins commencent à s'agiter. » Je me penchai sur le corps, vérifiant une dernière fois qu'il n'y avait rien qui puisse nous relier à lui, ou, pire, à ceux qui avaient commandité ce petit spectacle. Rien. Juste un cadavre de plus dans le paysage nocturne de Lyon.

Lyon. La ville de mes ancêtres, la ville où j'ai grandi, la ville que je suis censée protéger. Mais comment protéger une ville rongée de l'intérieur par la corruption, le crime et la violence ? Comment protéger une ville quand on est soi-même au cœur de cette machine infernale ?

Jean-Luc s'approcha, éteignant sa cigarette sous sa chaussure. « Tu penses à quoi, Séraphine ? Tu as l'air ailleurs. »

« Je me demande juste quand est-ce que tout ça va s'arrêter. Quand est-ce qu'on pourra enfin vivre une vie normale ? »

Il rit, un rire bref et amer. « Une vie normale ? Toi ? Allons, Séraphine, tu sais bien que ce n'est pas dans les cartes. On est trop loin pour faire machine arrière. »

Il avait raison. J'étais trop loin. J'avais été aspirée dans ce monde dès mon plus jeune âge, forcée d'apprendre les règles, de jouer le jeu. Mon père, avant de mourir, m'avait légué son empire, ou plutôt, ce qu'il en restait. Une poignée d'hommes fidèles, quelques entreprises légales pour blanchir l'argent, et une réputation qui, apparemment, suffisait encore à faire trembler les plus audacieux.

« On y va, » dis-je, me relevant. « J'ai besoin d'un verre. Et d'une douche. »

Nous quittâmes la ruelle, laissant derrière nous le cadavre et les fantômes de notre passé. La nuit lyonnaise nous engloutit, nous ramenant à notre réalité : une réalité faite de mensonges, de trahisons et de sang.

Le lendemain matin, je me réveillai avec un goût amer dans la bouche et une migraine lancinante. Le soleil filtrait à travers les rideaux de soie de ma chambre, illuminant la pièce d'une lumière dorée. Mon appartement, situé au dernier étage d'un immeuble bourgeois du quartier des Brotteaux, était un havre de paix, un sanctuaire où je pouvais enfin laisser tomber le masque et être moi-même. Du moins, c'est ce que je pensais.

Mon téléphone sonna, me tirant de ma torpeur matinale. Un numéro inconnu. J'hésitai un instant avant de répondre.

« Allô ? »

« Séraphine Ferrand ? » Une voix masculine, grave et profonde, résonna à l'autre bout du fil. Une voix que je ne connaissais pas, mais qui me glaça le sang.

« Qui est à l'appareil ? » demandai-je, essayant de maîtriser ma voix.

« Je suis un ami de votre père. »

Mon cœur rata un battement. Mon père était mort il y a cinq ans. Qui pouvait bien se faire passer pour un ami de mon père ?

« Vous vous trompez de numéro, » dis-je, sur le point de raccrocher.

« Non, je ne crois pas. Je sais que vous avez hérité de son… affaire. Et je sais aussi que vous n'êtes pas aussi impitoyable que lui. »

Comment osait-il ? Mon père était un homme complexe, certes, mais il avait fait ce qu'il avait à faire pour protéger sa famille. Et moi, je faisais la même chose.

« Que voulez-vous ? » demandai-je, sentant la colère monter en moi.

« Je veux vous proposer un marché. Un marché qui pourrait vous sauver la vie. »

« Je n'ai pas besoin d'être sauvée, » rétorquai-je, le ton sec.

« Vous croyez ? Vous êtes plus naïve que je ne le pensais. Vous êtes en danger, Séraphine. Et le danger vient de plus près que vous ne le croyez. »

Il raccrocha avant que je puisse répondre. Je restai là, le téléphone à la main, le cœur battant la chamade. Qui était cet homme ? Et pourquoi me disait-il que j'étais en danger ?

Je me précipitai vers la fenêtre, scrutant la rue en contrebas. Rien de suspect. Juste des passants vaquant à leurs occupations matinales. Mais je savais, au plus profond de moi, qu'il avait raison. J'étais en danger. Et ce danger avait un nom : la famille Rossi.

Les Rossi étaient nos rivaux de toujours. Une famille italienne implantée à Marseille, avec des ramifications dans toute l'Europe. Mon père avait passé sa vie à les combattre, à les empêcher de prendre le contrôle de notre territoire. Et maintenant, ils revenaient à la charge.

Je pris mon téléphone et composai le numéro de Jean-Luc.

« J'ai besoin de toi, » dis-je, dès qu'il décrocha. « On a un problème. Un gros problème. »

« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-il, inquiet.

« Les Rossi. Ils sont de retour. Et ils veulent ma peau. »

Un silence pesant suivit mes paroles. Je savais ce que Jean-Luc pensait. La guerre. La guerre était de retour. Et cette fois, elle risquait de tout emporter sur son passage.

« On va se préparer, » dit-il enfin. « On ne va pas se laisser faire. »

« Non, on ne va pas se laisser faire, » répétai-je, avec une détermination que je ne sentais pas vraiment. Mais je savais que je devais être forte. Pour moi, pour mon père, pour tous ceux qui avaient cru en moi. La guerre était déclarée. Et j'allais la gagner. Ou mourir en essayant.

Quelques heures plus tard, alors que Jean-Luc et moi étions en train de passer en revue nos forces et nos faiblesses dans mon bureau, mon téléphone sonna à nouveau. Le même numéro inconnu. Cette fois, je répondis sans hésitation.

« Qui est à l'appareil ? » demandai-je, le ton glacial.

« Je vous avais prévenue, Séraphine. Le danger est plus proche que vous ne le croyez. » La voix était toujours aussi grave, aussi froide. Mais cette fois, il y avait quelque chose de différent. Un soupçon de… tristesse ?

« De quoi parlez-vous ? » demandai-je, sentant la panique monter en moi.

« Regardez par la fenêtre, Séraphine. Regardez bien. »

Je me levai et me précipitai vers la fenêtre. Jean-Luc me suivit, l'air inquiet. Je scrutai la rue en contrebas, essayant de comprendre ce qu'il voulait que je voie. Et puis, je l'ai vue. Une voiture noire, garée de l'autre côté de la rue. Une voiture que je connaissais bien. La voiture de Jean-Luc.

Mais ce n'était pas Jean-Luc qui était au volant. C'était un homme que je n'avais jamais vu auparavant. Un homme qui me fixait droit dans les yeux, avec un sourire narquois sur le visage. Un homme qui tenait une arme à la main.

Et à côté de lui, sur le siège passager, ligoté et bâillonné, se trouvait… Jean-Luc.

Le détonation brisa le silence. La vitre de mon bureau explosa en mille morceaux. Et je sentis une douleur brûlante me traverser l'épaule. J'étais touchée. Mais ce n'était pas ça le pire.

Le pire, c'était le regard de Jean-Luc. Un regard de terreur, de désespoir, de trahison. Un regard qui disait tout. Jean-Luc m'avait trahie. Et les Rossi étaient déjà là, à ma porte.