Le parfum du jasmin et du mensonge
Chapter 1 — Le parfum du jasmin et du mensonge
Le goût du champagne était amer dans sa bouche, un contraste désagréable avec les bulles dorées qui dansaient devant ses yeux. Honorine observa le couple sur la piste de danse, leurs mouvements synchronisés, leurs sourires échangés, un langage silencieux de bonheur partagé. Un bonheur qu’elle avait cru sien, il y a encore quelques mois.
La Côte d'Azur scintillait à travers les baies vitrées du Grand Hôtel du Cap-Ferrat. Le bal annuel de la fondation Delaporte battait son plein, un spectacle d'opulence où les robes de créateurs rivalisaient avec les bijoux étincelants. Honorine, elle-même vêtue d'une robe Valentino d'un bleu profond, se sentait comme une étrangère dans ce monde qu'elle avait autrefois considéré comme sa maison.
« Toujours seule, Honorine ? » La voix suave et mielleuse de Béatrice Delaporte, sa belle-mère, la fit sursauter. Béatrice, une femme à la beauté froide et calculatrice, incarnait l'élégance à la française, mais son regard trahissait une cruauté sans bornes. Ses cheveux blond platine étaient parfaitement coiffés, et son sourire ne touchait jamais ses yeux.
Honorine se força à sourire. « Bonsoir, Béatrice. Je profitais simplement de la vue. »
« Ah, la vue… » Béatrice suivit son regard vers la piste de danse. « Ton ex-fiancé semble très heureux, tu ne trouves pas ? Avec… comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah, oui, Chloé. Une jeune femme charmante, et bien plus appropriée pour Denis que toi, ma chère. »
Le venin dans la voix de Béatrice était palpable. Honorine serra son verre, retenant les larmes qui menaçaient de couler. Denis, son Denis, dansait maintenant avec une autre, sous les yeux approbateurs de sa mère. Le mariage, prévu il y a six mois, avait été annulé brutalement, sans explication, laissant Honorine désemparée et humiliée.
« Denis a fait un excellent choix », continua Béatrice, savourant la détresse de Honorine. « Il mérite une femme de son rang, une femme qui comprend les responsabilités de son nom. Pas une simple fleuriste, aussi talentueuse soit-elle. »
Les mots de Béatrice la frappèrent comme des gifles. Honorine avait consacré sa vie à l'art floral, créant des compositions magnifiques qui ornaient les plus belles demeures de la Côte d'Azur. Elle avait rêvé de partager sa vie avec Denis, de fonder une famille, de construire un avenir ensemble. Mais tout s'était effondré en un instant, emportant avec lui ses rêves et son bonheur.
« Je comprends », répondit Honorine, sa voix tremblante. « Je vous laisse, Béatrice. J'ai un peu mal à la tête. »
Elle tourna les talons, fuyant la présence toxique de sa belle-mère. Elle se réfugia sur la terrasse, aspirant l'air frais de la nuit. Le parfum enivrant des jasmins qui embaumait l'air ne parvint pas à apaiser la douleur qui la rongeait. Elle repensa aux paroles de Béatrice, à son mépris, à son triomphe.
Une rage froide commença à s'emparer d'elle, une rage qu'elle n'avait jamais ressentie auparavant. Elle avait été naïve, vulnérable, amoureuse. Elle avait fait confiance à Denis, à Béatrice, à leur monde de privilèges et de faux-semblants. Mais ils l'avaient trahie, humiliée, brisée.
Elle ne pleurerait plus. Elle ne se laisserait plus abattre. Elle se relèverait, plus forte, plus déterminée que jamais. Elle leur montrerait qu'elle n'était pas une simple fleuriste, une simple victime. Elle leur ferait payer leur trahison, leur arrogance, leur cruauté.
Elle inspira profondément, laissant le parfum du jasmin envahir ses sens. Mais cette nuit, le parfum du jasmin se mêlait à l'odeur amère de la vengeance.
Elle retourna à l'intérieur, son regard transformé. Elle repéra Denis, toujours sur la piste de danse avec Chloé. Elle s'approcha d'eux, son sourire aussi froid et éclatant que les diamants qu'elle portait.
« Denis », dit-elle, sa voix claire et assurée. « Puis-je te voler un instant ? »
Denis parut surpris de la voir. Chloé, agrippée à son bras, lança à Honorine un regard méfiant. Il hésita, puis se dégagea doucement de l'étreinte de sa nouvelle conquête.
« Honorine… » commença-t-il, visiblement mal à l'aise.
« Ne t'inquiète pas, Denis. Je ne vais pas te faire une scène. Je voulais simplement te féliciter. Tu sembles très heureux. »
Elle prit sa main, la serra brièvement, puis se pencha à son oreille, sa voix devenant un murmure venimeux.
« Mais souviens-toi, Denis, chaque rose a ses épines. Et les miennes sont particulièrement acérées. »
Elle se recula, lui adressant un sourire énigmatique, puis se tourna vers Chloé.
« Prends bien soin de lui, ma chère. Il a tendance à se lasser rapidement. »
Elle s'éloigna, laissant Denis et Chloé pétrifiés sur la piste de danse. Elle savait qu'elle avait semé le doute, la peur, l'incertitude. C'était un début.
Elle rejoignit le bar et commanda un autre verre de champagne. Cette fois, le goût était différent. Un goût de pouvoir, de contrôle, de vengeance imminente.
Un homme élégant s'approcha d'elle. Ses cheveux étaient poivre et sel, son visage marqué par le temps, mais ses yeux brillaient d'une intelligence vive.
« Mademoiselle Honorine », dit-il, avec un léger accent italien. « Permettez-moi de me présenter. Je m'appelle Lorenzo Moretti. J'ai entendu dire que vous aviez des problèmes… et des talents. Des talents qui pourraient m'intéresser. »
Il lui tendit une carte de visite. Honorine la prit et lut le nom de la société : Moretti & Associés – Conseillers en affaires et… solutions discrètes.
Elle releva les yeux vers lui, un sourire nouveau illuminant son visage. « Des solutions discrètes, dites-vous ? Je suis très intéressée, Monsieur Moretti. Très intéressée, en effet. »
Il sourit à son tour. « Parfait. Rencontrons-nous demain matin. J'ai une proposition à vous faire… une proposition qui pourrait changer votre vie. »
Il lui fit un signe de tête et s'éloigna, la laissant seule avec son verre de champagne et ses pensées tumultueuses. Honorine fixa la carte de visite, ses doigts caressant le papier glacé. Lorenzo Moretti. Un nom, une promesse, une opportunité.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à quitter le bal, son téléphone sonna. Un numéro inconnu. Elle hésita, puis répondit.
« Allô ? »
Un silence glacial, puis une voix rauque, presque un murmure : « Honorine Delaporte… Nous savons ce que tu as fait. Et tu vas le regretter. »
La ligne se coupa. Honorine resta figée, le téléphone à la main, le sang glacé dans ses veines. Qu'avait-elle fait ? Qui était cette personne ? Et surtout, à qui pouvait-elle faire confiance ?