Le Feu Sous la Cendre

Chapter 1 — Le parfum amer des roses fanées

Le goût du champagne bon marché, remontant de son estomac vide, était la seule chose que Edmée sentait vraiment. Tout le reste – le brouhaha étourdissant de la fête, les sourires carnassiers des convives, la main moite de l'homme à son bras – n'était qu'un voile flou, une cacophonie orchestrée pour masquer la vérité.

Elle avait vingt-trois ans, et sa vie, jusqu'à cet instant précis, avait été une symphonie soigneusement composée. Une mélodie de privilèges, de bals mondains, de robes de haute couture et d'amants polis, tous financés par la fortune colossale de son père, magnat de l'immobilier parisien. Ce soir, cependant, la musique s'était brisée. Le chef d'orchestre, en la personne de son propre père, avait décidé de changer la partition, de substituer un air funèbre à l'allegro qu'elle avait toujours connu.

« Alors, ma chérie, tu apprécies la soirée ? » La voix de Philippe, son fiancé, était sirupeuse, presque dégoulinante. Son regard, lui, était froid et calculateur, parcourant la salle comme un vautour repérant sa proie. Edmée frissonna malgré l'épaisse fourrure blanche drapée sur ses épaules.

« C'est… charmant, Philippe. Comme toujours, tu as le don d'organiser des événements inoubliables », répondit-elle, le mensonge glissant de ses lèvres avec une facilité déconcertante. Des années d'entraînement à la dissimulation portaient leurs fruits. Elle se força à sourire, un sourire qui n'atteignait pas ses yeux bleu glacier.

La réception se tenait dans l'hôtel particulier des Lambert, une demeure somptueuse nichée au cœur du 16e arrondissement. Chaque lustre en cristal scintillait comme une constellation miniature, chaque tableau de maître murmurait l'histoire d'une richesse séculaire. Ironiquement, Edmée se sentait plus pauvre que jamais.

Philippe resserra son emprise sur son bras. « Inoubliable est un euphémisme, mon amour. Ce soir, nous célébrons notre avenir. Un avenir radieux, n'est-ce pas ? » Son ton insinuant lui glaça le sang. Elle savait ce qui allait suivre. Elle le savait depuis des semaines, depuis la conversation à demi-mot qu'elle avait surprise entre son père et Philippe dans la bibliothèque. Elle avait feint l'ignorance, espérant que ce n'était qu'un mauvais rêve, une hallucination engendrée par le stress des préparatifs du mariage.

Son père s'approcha, son visage habituellement jovial masqué par une expression grave. Il était grand, imposant, un homme habitué à ce que ses ordres soient exécutés sans discussion. Edmée avait toujours été sa petite princesse, son joyau le plus précieux. Du moins, c'est ce qu'elle avait cru.

« Edmée, ma chérie, puis-je te parler un instant ? » dit-il, sa voix étonnamment douce. Il lui fit un signe de tête pour qu'elle le suive dans le bureau, une pièce sombre et austère où il prenait toutes ses décisions importantes. Philippe lui lança un regard satisfait, un sourire cruel jouant sur ses lèvres fines.

Edmée suivit son père, le cœur battant la chamade dans sa poitrine. La moquette épaisse étouffait le bruit de ses pas, accentuant le silence oppressant qui régnait dans la pièce. Elle s'assit sur un fauteuil de cuir face au bureau massif, sentant le regard pénétrant de son père l'examiner de la tête aux pieds.

« Edmée, il y a quelque chose d'important dont nous devons parler », commença son père, sa voix soudainement rauque. Il hésita, visiblement mal à l'aise. Edmée sentit la panique monter en elle comme une vague déferlante.

« Je sais, Papa », répondit-elle simplement. Elle ne voulait pas lui faciliter la tâche. Elle voulait qu'il prononce les mots, qu'il assume la responsabilité de ses actes.

Son père soupira. « Tu sais alors… que les affaires ne vont pas très bien. »

Edmée haussa un sourcil. « Les affaires ? Tu parles de ton empire immobilier, Papa ? De celui qui a toujours été plus important que moi ? »

La remarque acerbe sembla le piquer au vif. « Ne dis pas ça, Edmée. Tu sais que je t'aime plus que tout au monde. »

« Alors, pourquoi ? » demanda-t-elle, les larmes commençant à lui monter aux yeux. « Pourquoi me faire ça ? »

Son père détourna le regard. « J'ai fait des erreurs, Edmée. Des erreurs coûteuses. Et la seule façon de les réparer… c'est par ce mariage. »

Les mots tombèrent comme un couperet. Edmée sentit le monde autour d'elle se dérober. Elle savait, bien sûr, elle avait compris. Mais entendre son père le confirmer, froidement, sans la moindre once de regret, était une blessure plus profonde qu'elle n'aurait jamais pu l'imaginer.

« Philippe… il va renflouer tes dettes ? C'est ça ? Il va acheter mon bonheur, ma vie entière, pour sauver ton foutu empire ? » Sa voix tremblait de rage et de désespoir.

Son père ne répondit pas. Son silence était une confirmation plus éloquente que n'importe quel aveu.

Edmée se leva brusquement, renversant sa chaise dans un fracas. « Je ne ferai pas ça, Papa. Je ne me marierai pas avec lui. »

Son père la regarda avec une tristesse infinie. « Tu n'as pas le choix, Edmée. Ton mariage est la seule chose qui peut sauver notre famille. »

« Notre famille ? » Edmée rit, un rire hystérique qui résonna dans le bureau. « Tu as sacrifié notre famille il y a longtemps, Papa. Le jour où tu as décidé que l'argent était plus important que tout. »

Elle se tourna et quitta le bureau, laissant son père seul dans l'obscurité. Elle savait qu'elle n'avait aucune chance de s'échapper. Elle était prise au piège, comme un papillon épinglé sur une planche. Son mariage était inévitable. Son avenir était scellé.

Ou du moins, c'est ce que son père pensait.

Le plan germa dans son esprit, aussi noir et tortueux que les racines d'un arbre centenaire. Si elle ne pouvait pas échapper à son destin, elle le réécrirait. Elle transformerait leur victoire en leur défaite. Elle ferait payer à Philippe et à son père chaque larme qu'ils lui avaient fait verser. Sa vie était peut-être un prix à payer, mais la vengeance serait son butin.

Elle passa le reste de la soirée à feindre la joie, à sourire à ses invités, à danser avec Philippe comme si elle était la fiancée la plus heureuse du monde. Personne ne soupçonna la tempête qui se préparait sous son calme apparent. Personne ne vit la lueur froide et déterminée qui brillait au fond de ses yeux.

À la fin de la soirée, Philippe la raccompagna à sa chambre. Il s'arrêta devant la porte, la regardant avec une convoitise à peine dissimulée.

« À bientôt, ma chérie », murmura-t-il en lui embrassant la main. « Dans quelques semaines, tu seras ma femme. »

Edmée retira sa main avec un sourire énigmatique. « En effet, Philippe. À très bientôt. »

Elle entra dans sa chambre et ferma la porte à clé. Elle se laissa glisser contre le bois froid, le cœur battant à tout rompre. Elle était seule, mais elle n'était pas vaincue. La vengeance était un plat qui se mange froid, et elle avait l'intention de le savourer.

Le lendemain matin, Edmée se réveilla avec une détermination nouvelle. Elle savait ce qu'elle devait faire. Elle devait jouer le jeu, gagner la confiance de ses ennemis, et attendre le moment opportun pour frapper. Elle serait une mariée docile et obéissante, une épouse parfaite en apparence. Mais sous le voile de la soumission, elle ourdirait sa vengeance.

Elle se leva et se dirigea vers le balcon. La ville de Paris s'étendait à ses pieds, une mosaïque de toits gris et de monuments imposants. Autrefois, elle avait aimé cette ville, elle s'était sentie chez elle. Aujourd'hui, elle la voyait comme un champ de bataille. Et elle était prête à se battre.

Elle descendit prendre son petit-déjeuner, affichant un sourire radieux à ses parents. Elle accepta les plans du mariage avec enthousiasme, approuvant chaque détail avec une docilité surprenante. Son père et Philippe étaient ravis. Ils croyaient l'avoir brisée, l'avoir soumise à leur volonté. Ils ne pouvaient pas être plus loin de la vérité.

Au cours des semaines suivantes, Edmée se plongea dans les préparatifs du mariage avec une énergie frénétique. Elle choisit sa robe, un modèle somptueux en dentelle de Calais et soie ivoire. Elle sélectionna les fleurs, des roses blanches et des lys, symboles de pureté et d'innocence. Elle organisa la réception, un festin opulent qui éblouirait tous les invités. Elle fit tout ce qu'on attendait d'elle, et plus encore.

Mais derrière cette façade de perfection se cachait un plan complexe et impitoyable. Chaque décision, chaque sourire, chaque mot était calculé pour atteindre un seul objectif : la vengeance.

Un soir, alors qu'elle était seule dans sa chambre, Edmée reçut un appel téléphonique. C'était un numéro inconnu. Elle hésita un instant avant de répondre.

« Allô ? » dit-elle, sa voix légèrement tremblante.

« Mademoiselle Lambert ? » répondit une voix masculine, grave et rauque. « J'ai des informations qui pourraient vous intéresser. Des informations concernant votre futur époux. »

Edmée sentit son cœur s'emballer. « Qui êtes-vous ? Que savez-vous ? » demanda-t-elle, retenant son souffle.

« Je ne peux pas vous le dire au téléphone. Mais si vous voulez connaître la vérité sur Philippe Lambert, vous devez me rencontrer. Demain soir, à minuit, au cimetière du Père-Lachaise. »

La ligne se coupa. Edmée resta figée, le téléphone à la main, le corps parcouru de frissons. Un rendez-vous nocturne dans un cimetière. Cela ne pouvait signifier qu'une chose : elle était sur le point de plonger dans un monde d'ombres et de secrets. Mais elle était prête. Elle était prête à tout pour obtenir sa vengeance.