Le Rendez-vous Manqué de Lyon
Chapter 1 — Le Goût Amer des Roses Fanées
Le champagne pétillait dans ma coupe, mais le goût était amer. Comme les souvenirs qui remontaient à la surface, six ans après. Six ans depuis que je l'avais vu pour la dernière fois, que j'avais brisé son cœur, que j'avais détruit notre avenir.
« Alors, Chloé, tu es revenue à Paris ? » La voix de Sophie, ma meilleure amie depuis la fac, me tira de mes pensées sombres. Son sourire chaleureux ne parvenait pas à masquer l'inquiétude dans ses yeux.
« Oui, » répondis-je, essayant d'afficher un sourire confiant. « J'avais besoin de changement. New York ne me convenait plus. » Une demi-vérité. New York était devenue une prison dorée, un rappel constant de ce que j'avais perdu, de ce que j'avais fui.
La réception battait son plein dans les salons élégants de l'Hôtel Plaza Athénée. Un événement caritatif, comme tant d'autres auxquels j'avais assisté au cours des dernières années. Robes de créateurs, bijoux étincelants, conversations futiles. Le monde de la haute société parisienne, celui que j'avais quitté, et auquel je revenais, avec une appréhension grandissante.
« Tu as l'air pensive, » remarqua Sophie, en me donnant un léger coup de coude. « Quelque chose te tracasse ? À part le fait d'être entourée de tous ces parvenus ? »
Je ris, un son bref et sans joie. « Rien de spécial. Juste… replonger dans le passé. »
Le passé. Un passé incarné par un seul homme : Baptiste. Baptiste Fontaine. Mon premier amour, mon âme sœur, celui que j'avais abandonné pour une carrière, pour une vie que je croyais plus brillante. Une erreur que je regrettais chaque jour.
« Tu sais, » reprit Sophie, en baissant la voix, « j'ai entendu dire qu'il serait là ce soir. »
Mon cœur rata un battement. « Baptiste ? »
Elle hocha la tête. « Il est devenu un homme d'affaires très respecté, paraît-il. On dirait que le destin a ses raisons de te ramener ici. »
Le destin. Ou une cruelle ironie. Je sentais le sol se dérober sous mes pieds. La simple idée de le revoir après toutes ces années, de croiser son regard, me remplissait d'un mélange de terreur et d'un désir inavouable.
« Je… je ne suis pas sûre d'être prête à ça, » murmurai-je, en serrant ma coupe de champagne si fort que mes doigts en devinrent blancs.
« Chloé, tu as toujours été forte, » me dit Sophie, en me prenant la main. « Tu peux affronter n'importe quoi. Et qui sait, peut-être que cette soirée te donnera la chance de… » Elle hésita, cherchant ses mots. « De réparer tes erreurs. »
Réparer mes erreurs. Le pensais-je vraiment possible ? Avais-je le droit d'espérer une seconde chance après tout le mal que j'avais causé ?
Je pris une profonde inspiration, essayant de me calmer. « Tu as raison. Je vais affronter ça. Je vais lui parler. »
À peine avais-je prononcé ces mots que mon regard croisa le sien. À l'autre bout de la salle, près de la fontaine illuminée, il se tenait là. Baptiste. Plus âgé, plus mûr, mais toujours aussi incroyablement beau. Son regard sombre était fixé sur moi, et je sentais une vague de chaleur me parcourir le corps, suivie d'un frisson glacial.
Il s'approcha lentement, traversant la foule avec une assurance tranquille. Chaque pas qu'il faisait réduisait la distance entre nous, ressuscitant des souvenirs enfouis, des émotions que je croyais éteintes.
Je sentais le regard insistant d'Baptiste sur moi, et l'envie irrépressible de m'enfuir. Mais je restais figée, incapable de bouger, comme une proie face à son prédateur.
Il s'arrêta à quelques centimètres de moi. Son parfum, un mélange de bois de santal et d'épices, me ramena instantanément à nos nuits passionnées, à nos promesses d'éternité. Une éternité que j'avais brisée en mille morceaux.
« Chloé, » dit-il, sa voix grave et rauque. « Quelle surprise de te revoir. »
Ses mots étaient simples, mais son regard était chargé de reproches, de douleur, et peut-être, au fond, d'une étincelle d'espoir.
« Baptiste, » répondis-je, ma voix à peine audible. « Je… je ne m'attendais pas à te voir ici. »
« Vraiment ? » Il arqua un sourcil, un sourire amer se dessinant sur ses lèvres. « Après tout ce temps, tu penses encore que nos chemins ne se croiseraient jamais ? Paris est une petite ville, Chloé. Et certains souvenirs sont impossibles à effacer. »
Un silence pesant s'installa entre nous. Un silence brisé seulement par le cliquetis des verres et les rires étouffés des invités. Un silence lourd de non-dits, de regrets, de questions sans réponses.
« J'aimerais te parler, » dis-je enfin, brisant le silence. « Il y a beaucoup de choses que je voudrais t'expliquer. »
« Expliquer ? » Il rit, un son dur et désagréable. « Tu crois qu'il y a quelque chose à expliquer ? Tu as fait ton choix, Chloé. Et je l'ai accepté. Avec difficulté, certes, mais je l'ai accepté. »
Ses mots étaient comme des coups de poignard. Il avait raison. J'avais fait mon choix. Et il n'y avait pas d'excuse, pas d'explication qui puisse justifier mon comportement.
« Je sais, » murmurai-je, les larmes aux yeux. « Mais je voudrais au moins que tu m'écoutes. Que tu me donnes une chance de… »
« Une chance ? » Il me coupa, sa voix pleine d'amertume. « Tu as eu ta chance, Chloé. Et tu l'as gâchée. Ne me demande pas de te donner une nouvelle chance de me blesser. Je ne suis pas sûr d'avoir la force de supporter ça une deuxième fois. »
Il se retourna pour partir, me laissant seule au milieu de la foule, le cœur brisé en mille morceaux. J'avais espéré une réconciliation, une ouverture, ne serait-ce qu'un signe de pardon. Mais il ne m'avait offert que du mépris.
« Baptiste, attends ! » criai-je, désespérée.
Il s'arrêta, me faisant face, mais son regard restait froid et distant.
« Quoi encore, Chloé ? Tu n'as pas encore assez dit ? »
Je m'approchai de lui, ignorant les regards curieux des autres invités. « S'il te plaît, laisse-moi te parler. Je sais que j'ai fait des erreurs, mais je suis prête à tout pour les réparer. »
Il me regarda, incrédule. « Tu es prête à tout ? Vraiment ? »
Il sourit, un sourire énigmatique qui me glaça le sang. « Dans ce cas, Chloé, prouve-le moi. »
Il se pencha vers moi et murmura à mon oreille, d'une voix que je ne lui connaissais pas, « Fais quelque chose que tu n'aurais jamais osé faire avant. Quelque chose d'impardonnable. Si tu es prête à perdre tout ce qui compte pour toi, alors peut-être, juste peut-être, je te croirai. »
Il se redressa et s'éloigna, me laissant seule, pétrifiée. Ses mots résonnaient dans ma tête, comme un défi, une épreuve impossible à surmonter.
Que voulait-il que je fasse ? Jusqu'où était-il prêt à aller pour me faire payer mes erreurs ? Et surtout, jusqu'où étais-je prête à aller pour le reconquérir ?
Je vis Baptiste s'éloigner vers un groupe de personnes. Une femme magnifique, blonde, élégante, se tenait à son bras. Elle lui souriait, et il lui rendait son sourire. Un sourire que je n'avais plus vu depuis des années. Un sourire qui me transperça le cœur comme une lame.
Et au même moment, une coupure de courant plongea le salon dans l'obscurité. Des cris surpris fusèrent, puis le silence se fit, lourd et inquiétant. Quand les lumières se rallumèrent quelques secondes plus tard, Baptiste avait disparu. Et la femme blonde aussi.