L'Ombre du Vieux Port
Chapter 1 — Le parfum interdit de la vengeance
Le sang avait une odeur de rouille et de péché. Sidonie pouvait le sentir, imprégnant l'air lourd de la villa sur la Côte d'Azur, se mêlant au parfum sucré des jasmins qui s'accrochaient aux murs blanchis à la chaux. Elle resta immobile, les doigts agrippés au rebord de marbre de la terrasse, observant les vagues sombres lécher la plage en contrebas.
Cinq ans. Cinq ans qu'elle attendait ce moment. Cinq ans à ronger son frein, à cultiver une rage froide et implacable, à tisser patiemment sa toile. Il avait tout pris. Maintenant, elle allait reprendre.
Elle se retourna, son regard d'un bleu glacial balayant la salle de bal somptueuse où la fête battait son plein. Des lustres de cristal illuminaient des visages souriants, insouciants, des corps drapés de soie et de diamants valsant au son d'un orchestre. Des rires joyeux éclataient, des coupes de champagne tintaient. Une mascarade d'opulence et de bonheur. Une illusion qu'elle était sur le point de briser.
Son objectif était là, au centre de la pièce, entouré d'une cour d'admirateurs. Henri Maillard. Le magnat de l'immobilier, l'homme d'affaires impitoyable, le monstre derrière le sourire charmeur. Son mari.
Sidonie se força à respirer lentement, à maîtriser le tremblement qui menaçait de la submerger. Elle avait besoin de contrôler chaque geste, chaque parole. La moindre erreur pourrait tout faire basculer. Elle avait travaillé trop dur pour cela.
Elle ajusta son masque vénitien, dissimulant la moitié de son visage. Un masque de velours noir orné de plumes d'obsidienne, un voile de mystère derrière lequel elle pouvait se cacher, observer, calculer.
Ce soir, Henri Maillard paierait pour ses crimes. Non pas devant un tribunal, non pas selon les règles de la justice. Mais selon les siennes. Une justice sombre et personnelle, forgée dans le creuset de la douleur et de la vengeance.
Elle avait infiltré sa vie, son monde, son lit. Elle était devenue sa femme, la maîtresse de maison, la parfaite épouse trophée. Une poupée de porcelaine qu'il pouvait exhiber avec fierté. Il ne soupçonnait rien. Il la croyait brisée, soumise, anéantie par la tragédie qu'il avait orchestrée. Quelle erreur.
Elle s'avança dans la salle de bal, se fondant dans la foule, un fantôme parmi les vivants. Les regards glissaient sur elle, attirés par son élégance sombre, par le mystère qu'elle dégageait. Elle sentait le frisson de l'excitation parcourir ses veines, un mélange enivrant de peur et de triomphe.
Elle croisa le regard d'Clémence, la meilleure amie d'Henri, une femme blonde et sophistiquée dont les yeux pétillaient d'une curiosité venimeuse. Clémence avait toujours détesté Sidonie, devinant peut-être la vérité cachée derrière son masque de douleur.
« Sidonie, ma chère, quel magnifique masque ! » lança Clémence, sa voix mielleuse dégoulinant de faux intérêt. « Qui essayez-vous de séduire ce soir ? »
Sidonie lui offrit un sourire énigmatique. « Nul ne le saura avant la fin de la nuit, Clémence. »
Elle s'éloigna, laissant Clémence derrière elle, son regard perçant planté dans son dos. Elle se rapprochait d'Henri, sentant son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Il riait avec un groupe d'hommes d'affaires, sa main posée négligemment sur la taille d'une jeune femme blonde. Le dégoût lui noua l'estomac.
Elle s'arrêta à quelques mètres de lui, attendant le moment opportun. Elle observa ses moindres faits et gestes, étudiant son langage corporel, anticipant ses mouvements. Elle était un prédateur, et il était sa proie.
Soudain, Henri se retourna et son regard croisa le sien. Un éclair de reconnaissance traversa ses yeux, suivi d'une lueur d'amusement. Il se dégagea de la jeune femme et s'approcha d'elle, un sourire charmeur sur les lèvres.
« Ma belle, je ne vous avais pas remarquée. Ce masque vous sied à merveille. » Il leva la main et caressa doucement sa joue à travers le velours du masque. « Qui se cache derrière ce mystère ? »
Sidonie retint son souffle. C'était le moment. Elle plongea son regard dans le sien, laissant transparaître un soupçon de la haine qui la consumait.
« Quelqu'un que vous connaissez très bien, Henri. »
Il fronça les sourcils, perplexe. « Je ne comprends pas… »
Elle se pencha légèrement vers lui et murmura à son oreille, sa voix un murmure glacé qui se perdit dans le brouhaha de la fête : « Quelqu'un qui est venue réclamer ce qui lui appartient. »
Le sourire d'Henri se figea. La reconnaissance fit place à la panique. Il recula d'un pas, ses yeux écarquillés d'horreur.
« Sidonie… ? »
Avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit d'autre, elle sortit un petit flacon de son sac à main. Un flacon de cristal rempli d'un liquide ambré. Un poison lent et indétectable, qu'elle avait méticuleusement préparé.
D'un geste rapide et précis, elle ouvrit le flacon et aspergea le contenu sur le mouchoir qu'elle tenait dans sa main. Puis, elle plaqua le mouchoir sur la bouche et le nez d'Henri, l'empêchant de crier.
Il se débattait, essayant de se dégager, mais elle était plus forte qu'il ne le pensait. Sa rage lui donnait une force surhumaine. Il suffoquait, ses yeux injectés de sang, tandis que le poison commençait à faire son effet.
En quelques secondes, il s'effondra à ses pieds, inconscient. La foule, absorbée par la musique et la danse, ne remarqua rien. Seule Clémence, du coin de l'œil, sembla voir quelque chose d'anormal.
Sidonie laissa tomber le mouchoir souillé et s'éloigna, son cœur battant à tout rompre. Elle devait sortir d'ici avant que quelqu'un ne se rende compte de ce qui s'était passé.
Elle se dirigea vers la terrasse, déterminée à disparaître dans la nuit. Mais alors qu'elle atteignait la porte, elle sentit une main se poser sur son épaule.
« Pas si vite, Sidonie. »
Elle se retourna et son souffle se coupa. Devant elle se tenait Dimitri Volkov, le bras droit d'Henri, un homme à la réputation sombre et impitoyable. Ses yeux noirs la fixaient avec une intensité glaçante. Il savait.
« Je crois que nous avons beaucoup de choses à discuter », dit-il, sa voix basse et menaçante. « Et je crains que cette discussion ne soit pas des plus agréables. »
Sidonie était piégée. Son plan était en train de s'effondrer. Elle avait sous-estimé Dimitri Volkov. Et elle savait que cette erreur pourrait lui coûter très cher.