Le contrat scellé par le champagne
Chapter 1 — Le contrat scellé par le champagne
Le crissement du papier parcheminé sous mes doigts était presque aussi fort que le battement affolé de mon cœur. Devant moi, le document légal, épais et implacable, stipulait noir sur blanc l'accord qui allait sceller mon destin. Mariée. À un homme que je n'avais jamais rencontré.
« Alors, Éloïse, prête à signer ? » La voix suave de mon père, drapée d'une fausse douceur, résonna dans le grand salon de notre demeure familiale, dominant les vignobles vallonnés de Bourgogne. Je levai les yeux, croisant son regard bleu acier, un regard qui n'avait jamais reflété la moindre chaleur à mon égard. L'homme qui se tenait à ses côtés, silhouette sombre et impassible, ne me prêta qu'une brève attention avant de replonger son regard dans le jardin qui s'étendait au loin.
La famille Beaumont, propriétaire des vignobles les plus prestigieux de la région depuis des générations. Un nom synonyme de tradition, de richesse et… de contrôle. Et moi, Éloïse Beaumont, vingt-deux ans, future diplômée en littérature, allais être sacrifiée sur l'autel de leurs ambitions financières. L’entreprise familiale, autrefois florissante, traversait une période difficile. Un mariage stratégique, disait-on, était la seule solution pour éviter la faillite. Et qui d'autre que moi, la fille aînée, pour porter ce fardeau ?
« J'ai besoin d'un moment, Papa. » Ma voix, étonnamment calme, contrastait avec le tumulte qui ravageait mes entrailles. Je me levai, la robe en soie bleu pâle que j'avais choisie ce matin me semblant soudainement être un carcan. L'air embaumait le parfum enivrant des roses du jardin, un parfum que j'avais toujours associé à l'insouciance de l'enfance, mais qui, aujourd'hui, avait un goût amer.
Je traversai le salon, ignorant le regard désapprobateur de mon père et l'indifférence polie de mon futur époux. J'avais besoin d'air, de silence, d'un instant pour rassembler mes forces avant de prendre la décision la plus importante de ma vie. Ou, plutôt, avant de me soumettre à la décision que d'autres avaient prise pour moi.
Le jardin était mon refuge depuis toujours. C'était là, parmi les roses grimpantes et les fontaines murmurentes, que j'avais passé des heures à rêver, à lire, à imaginer un avenir fait d'amour et de liberté. Un avenir qui, à présent, s'éloignait à chaque seconde qui passait.
Je m'assis sur un banc de pierre, à l'ombre d'un vieux chêne. Le soleil filtrait à travers les feuilles, créant des jeux d'ombre et de lumière sur le sol. Je fermai les yeux, inspirant profondément le parfum sucré des roses. J'essayai de me souvenir de ce que c'était d'être libre, de ne pas avoir le poids de la responsabilité d'une famille sur les épaules.
Un bruit de pas sur le gravier me fit rouvrir les yeux. L'homme qui allait devenir mon mari se tenait devant moi, sa silhouette imposante projetant une ombre sur le banc. Il était grand, les cheveux d'un noir de jais coupés courts, le visage anguleux et marqué par une cicatrice discrète qui lui barrait la joue gauche. Ses yeux, d'un vert profond, étaient perçants, presque intimidants. Il dégageait une aura de puissance et de froideur qui me glaçait le sang.
« Mademoiselle Beaumont, » dit-il d'une voix grave et mélodieuse, avec un léger accent que je ne parvins pas à identifier. « Je suis Yves de Bernard. »
Son nom résonna dans ma tête comme un glas. Yves de Bernard. L'héritier d'une fortune colossale, un homme d'affaires impitoyable, connu pour sa froideur et son ambition démesurée. Un homme dont la réputation n'avait d'égale que sa richesse.
« Monsieur de Bernard, » répondis-je, ma voix légèrement tremblante. Je me forçai à le regarder dans les yeux, à affronter son regard perçant. « Enchantée. Ou, du moins, c'est ce que l'on est censé dire dans ces circonstances. »
Un imperceptible sourire étira ses lèvres. Un sourire qui ne réchauffa pas son regard. « En effet. Les conventions sont parfois… superflues. » Il s'assit à mes côtés, laissant un espace entre nous. Un espace que je sentais aussi vaste que l'océan.
« Puis-je me permettre une question, Mademoiselle Beaumont ? »
« Je vous en prie. »
« Croyez-vous vraiment à l'amour ? » Sa question, posée avec une apparente nonchalance, me prit au dépourvu. Je le regardai, surprise, cherchant une trace d'ironie dans son regard. Mais je n'y trouvai que de la curiosité, une curiosité froide et distante.
« Je… Je ne sais pas, » balbutiai-je. « Je crois que… oui. J'aimerais croire que l'amour existe. »
Il hocha la tête, lentement. « Un sentiment noble. Mais naïf. L'amour est une faiblesse, Mademoiselle Beaumont. Une faiblesse que je ne peux me permettre. »
Ses mots, prononcés avec une froideur implacable, me transpercèrent comme des flèches. Je compris alors que ce mariage ne serait pas seulement un arrangement financier. Ce serait une transaction, un échange de bons procédés, où l'amour n'aurait pas sa place. Un marché conclu entre deux familles puissantes, où j'étais la monnaie d'échange.
« Dans ce cas, Monsieur de Bernard, pourquoi accepter ce mariage ? Si vous ne croyez pas à l'amour, quel est votre intérêt ? »
Il se tourna vers moi, son regard perçant se posant sur mon visage. « Mon intérêt, Mademoiselle Beaumont, est de consolider mon empire. Votre famille possède des vignobles d'une valeur inestimable. Un mariage avec vous me permettrait d'étendre mon influence et de renforcer ma position. C'est un arrangement mutuellement bénéfique. »
« Mutuellement bénéfique ? » Répétai-je, amère. « Vous gagnez des vignobles, et moi… je gagne quoi ? »
Il sourit, un sourire froid et cruel. « Vous gagnez le nom de Bernard, Mademoiselle Beaumont. Le pouvoir, la richesse, la sécurité. Et la satisfaction de savoir que vous avez sauvé votre famille de la ruine. »
Je baissai les yeux, vaincue. Il avait raison. Je n'avais pas le choix. Je devais accepter ce mariage, sacrifier mon bonheur pour le bien de ma famille. Mais une question me brûlait les lèvres. Une question que je devais absolument poser, avant de sceller mon destin.
« Y aura-t-il… d'autres conditions, Monsieur de Bernard ? Au-delà de l'union légale et de la consolidation de vos intérêts ? »
Il se pencha vers moi, son visage se rapprochant dangereusement du mien. Son parfum, un mélange enivrant de bois de santal et d'épices, me fit tourner la tête. « Cela dépend, Mademoiselle Beaumont, » murmura-t-il, sa voix rauque et envoûtante. « Cela dépend de ce que vous êtes prête à offrir. » Ses yeux verts plongèrent dans les miens, y cherchant une réponse. Une réponse que je ne savais pas encore moi-même. « Et de ce que vous êtes prête à supporter. »
Un frisson me parcourut l'échine. Je sentais que ce mariage, déjà si effrayant, cachait des secrets sombres et inattendus. Des secrets qu'Yves de Bernard semblait bien déterminé à me révéler, à son propre rythme. Des secrets qui allaient changer ma vie à jamais.
Il se redressa, me laissant seule avec mes pensées. « Je vous laisse réfléchir, Mademoiselle Beaumont. Nous signerons le contrat ce soir, après le dîner. » Il se retourna et s'éloigna, me laissant dans le jardin, le cœur lourd et l'âme en proie à l'angoisse.
Je restai assise sur le banc de pierre, fixant le vide. Les mots d'Yves de Bernard résonnaient dans ma tête, menaçants et obsédants. Qu'étais-je prête à offrir ? Qu'étais-je prête à supporter ? Et surtout… qui était vraiment cet homme que j'allais épouser ?
La nuit tomba, enveloppant le jardin d'un voile sombre et mystérieux. Les étoiles scintillèrent dans le ciel, indifférentes à mon désespoir. Je savais que je devais retourner à la maison, affronter mon destin. Mais une force invisible me retenait. Une intuition, une peur irrationnelle, me disait que franchir le seuil de cette maison, c'était entrer dans un monde de ténèbres et de secrets. Un monde dont je ne ressortirais peut-être jamais indemne.
Finalement, je me levai et me dirigeai vers la maison. La porte d'entrée était ouverte, baignée de lumière. J'entrai, le cœur battant la chamade. Dans le salon, mon père et Yves de Bernard m'attendaient. Le contrat était posé sur la table, le stylo argenté prêt à être utilisé. Mon père me sourit, un sourire froid et calculateur. Yves de Bernard, lui, me regardait avec une intensité troublante. Je pris une profonde inspiration et m'approchai de la table.
« Bien, Éloïse, » dit mon père, sa voix tranchante comme une lame. « Il est temps de signer. »
Je pris le stylo en main. Mes doigts tremblaient légèrement. Je regardai le contrat, les lignes de texte floues et indistinctes. Je savais que ce geste allait sceller mon destin, me lier à un homme que je ne connaissais pas, me priver de ma liberté. Mais je n'avais pas le choix. Je devais le faire pour ma famille.
Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. Puis, d'un geste lent et déterminé, je signai mon nom au bas du contrat. Éloïse Beaumont. Désormais… Éloïse de Bernard.
Un silence pesant suivit ma signature. Mon père laissa échapper un soupir de soulagement. Yves de Bernard, lui, resta impassible. Il prit le contrat et le rangea dans une mallette en cuir. Puis, il se tourna vers moi et me sourit. Un sourire qui ne promettait rien de bon.
« Bienvenue dans la famille, Madame de Bernard, » dit-il, sa voix douce et venimeuse. « J'espère que vous apprécierez votre nouvelle vie. » Il se pencha vers moi et me murmura à l'oreille : « Car à partir de maintenant, votre liberté est terminée. Vous m'appartenez. »
Ses mots me glacèrent le sang. Je réalisai alors que j'avais commis une terrible erreur. Que j'avais vendu mon âme au diable. Et que le prix à payer serait bien plus élevé que je ne l'avais imaginé. Mais il était trop tard pour reculer. J'étais piégée. Prisonnière d'un mariage sans amour et d'un homme impitoyable. Un homme qui semblait prendre un plaisir sadique à me voir souffrir. Un homme dont je ne savais rien. Un homme qui, à présent, était mon mari.
Ce soir-là, alors que j'étais seule dans ma chambre, incapable de dormir, j'entendis frapper à la porte. Mon cœur se mit à battre la chamade. Je savais qui était derrière cette porte. Je savais qu'Yves de Bernard venait réclamer son dû. Je savais que ma vie, telle que je la connaissais, était sur le point de basculer. Je pris une profonde inspiration et dis d'une voix tremblante : « Entrez. »
La porte s'ouvrit lentement. Yves de Bernard se tenait sur le seuil, vêtu d'un peignoir de soie noir. Son visage était sombre et impénétrable. Ses yeux verts brillaient d'une lueur étrange. Il entra dans la chambre et referma la porte derrière lui. Puis, il se tourna vers moi et me dit d'une voix rauque : « Il est temps, Éloïse. Il est temps de consommer notre mariage. »
Mais au moment où il s'avança vers moi, prêt à me prendre dans ses bras, un cri strident retentit dans toute la maison. Un cri de douleur et de terreur. Un cri que je reconnus immédiatement. C'était la voix de ma sœur, Sophie.